retour onomastique

les Rioland

Rioland, Riolland, Riolant, Riollant, Riolan et autres variantes [y], [en]

Longtemps nous avons cru à le présence de plusieurs ancêtres éponymes. Vingt ans après nos premières recherches, il faut se rendre à l'évidence, malgré la persistance de zones d'ombre, il faut admettre que le patronyme n'a été accordé qu'à UNE seule et même personne.  La recherche systématique sur l'ensemble du territoire est restée vaine. Toutes les branchettes que nous avons explorées se rattachent à une région très précise que l'on peut situer aux confins du Berry, du Blésois et de la Touraine, dans la vallée du Nahon, entre Vicq et Chabris, autour de Valençay

            Nous avons dû situer l'ancêtre éponyme plus avant dans le temps, probablement au XIIème siècle, peut-être même dès la fin du XIème siècle. Pendant les deux siècles médiévaux (XIIè et XIIIè s.) qui nous séparent de nos recherches actuelles  des compagnons (ou des soldats) ont bien pu essaimer en Normandie et en Anjou et être à l'origine des "branches" qui demeurent encore actuellement sans attaches précises.

 Nous introduisons nos remarques onomastiques par une anecdote authentique qui en dit long sur la fragilité de la graphie de notre patronyme:

  " Il y avait grand branle-bas de casseroles ce jour-là, chez les Bigot, place du Château à Amboise. La pâtissière, Julia, née RIOLAND, recevait ses frères et soeurs, et ce n'est pas rien, une famille de 11 enfants ! Il y avait donc là, avec Julia: Marie (f), Marie (g) Jules, Andrée, André, Reine, Germaine, Aimée ... il y avait aussi Robert RIOLLAND, et le tout dernier, que tous appelaient Dôdôle, sans que l'on sache d'où venait le sobriquet et qui signait Aimé RIOLAN ! Soudain retentit l'invitation tant attendue :" A table! le repas est servi!"...
                         et tous les 
[ Rio ??? ] de s'asseoir à leur place"
 

         L'histoire n'est pas une fiction ! elle est réelle... dans cette famille, par négligence, par étourderie du préposé à l'état civil, le patronyme des enfants, nés entre 1894 et 1918, revêt trois graphies différentes, consignées sur un même livret de famille (dont nous possédons personnellement l'original). Laquelle choisir ?

       Au cours de nos recherches, nous avons découvert sur les registres de catholicité que l'on pouvait très bien, par exemple, naître : Louis Riolant, se marier Louis Riollans et être inhumé Louis Rioland . Trois graphies pour une même personne !

          L'explication en est fort simple: nos ancêtres - dans leur grande majorité- étaient analphabètes et la transmission de leur patronyme était orale, la graphie du nom de famille était phonétique et soumise à l'appréciation des scribes (curés, notaires, avocats, etc.) dont les connaissances de la langue étaient, pour la plupart, sommaires. Ainsi, au XVIème siècle, un prêtre de Valençay (36), soucieux peut-être de transcrire"une belle escripture" ou bien attiré par la lettre [rho]  de la langue grecque, alors "à la mode",  a-t-il consigné sur les registres : Rhyolens !! Plus près de nous, au début du XIXème s., le secrétaire de mairie de Châteauvieux (41) a enregistré le décès d'une vieille femme sous le nom de Arioland, probablement parce que,
                                               à la question :      qui c'est?,
                           le déclarant avait répondu :     c'est la veuve à Rioland.   (!)

         Recenser les [ Rioland ], c'est donc dresser toute une liste de cacographies, car il est évident qu'à l'origine, le nom de famille correspondait à un seul étymon, à une seule graphie, à un seul signifié. Il nous revenait de définir l'orthographe. Il est évident que, si, dans une dictée, des écoliers écrivaient le mot hangar de trois façons différentes, Larousse, dans son dictionnaire, ne donnerait pas au substantif ... trois entrées différentes !

            Notre recherche est facilitée par le fait qu'il ne reste plus en usage que deux ambiguïtés : le doublement ou non de la consonne [ l ], et le choix de la consonne finale : [ d ] ou [ t ].( La graphie, avec absence de consonne finale, ne concerne plus que de rares familles, et les graphies fantaisistes avec des /y/ ou des /en/ ont pratiquement disparu)

 

ETYMON
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L'étymon ne soulève aucune contestation: RIOLAND, vient d'un verbe médiéval, aujourd'hui disparu,
 issu du latin classique radius (rayon d'une roue/baguette/navette du tisserand)
                d'où radiolus (petit rayon) > en bas latin >riolus>
                d'où substantif : riole    verbe : rioler (forme patoisante: rioller)

Pour mieux saisir le sens de rioler, il faut savoir qu'il était souvent employé avec le verbe /pioler/  qui, lui aussi, a donné des familles PIOLAND, qui n'ont aucune parenté avec les Rioland.
Pioler est issu du verbe latin classique: pingo, pingere, avec l'idée de pointe (que l'on va retrouver dans un piolet) et de peindre avec une idée de petite tache ronde. En Berry, un visage piolé est un visage couvert de taches de rousseur.

Ainsi apparaît mieux le sens de rioler qui s'oppose et complète pioler:
pioler: faire des taches colorées      rioler: tirer des traits de couleur.

Le verbe /rioler/ est aujourd'hui considéré comme un archaïsme, on le retrouve toutefois dans certains hydronymes : en Touraine, la Riole est un ruisseau qui va se jeter droit dans l'Esves (on pense au sillon creusé par le soc de la charrue, avec une idée de rigole); dans le Var, le Riolan est un torrent qui a creusé son chemin dans des gorges profondes et pittoresques. On le retrouve également, et encore aujourd'hui  dans le Lyonnais, comme un terme culinaire: le pâtissier "riole" son gâteau, quand il dessine à la surface, avec un pochon, des traits parallèles chocolatés (comme dans la confection d'une "marquise"), ou qu'il dispose sur la tarte des  bandelettes de pâte parallèles qu'il dore au jaune d'oeuf.

S'il existait bien au XIème et XIIème siècles, date approximative de la naissance du patronyme, il avait beaucoup perdu de sa force, au XVIème s. mais conservait une valeur laudative:
- "un anticque tissu, riolé, piolé...." (Rabelais)
- "ayant des taches séparées les unes des autres, riolées, piolées, comme un tapis velu                                                                                              
 (Ambroise Paré)
  - "Un bel esprit (...) peut donner passe-port aux mots qui fraischement sortent de sa boutique (...) et d'un émail divers rioler sa parole, ou sa prose ou ses vers."
                                                                                                            
(du Bartas)

A la fin du XVIème siècle, le sens étymologique de "ligne droite colorée" n'est plus perçue, le verbe va être renforcé par un substantif préfixé: "barre", d'où barre-rioler" > "bar-rioler> barioler. Le verbe prendra alors un sens péjoratif: peindre de diverses couleurs en produisant un effet peu harmonieux.

Un autre verbe issu du latin, "gaudeo, ere" > gaudir va se développer à la fin du moyen-âge et donner le substantif gaudriole, "un plaisir un peu leste, proche du plaisir sexuel" d'où par aphérèse s'est détaché: riole.
      " - où donc est Jacques ?
        - Jacques ? il est 
en riolle ! ( en italique dans le texte )
      
Personne ne savait où le drôle était allé.
        - Il s'amuse trop ! dit Pierre."
                                                      Balzac (Un drame au bord de la mer).

 Lorsque j'étais enfant, cette expression avait encore cours dans nos campagnes tourangelles. A propos d'un conscrit qui faisait la tournée des fermes : "Il est pas rentré ? Bah! il est en riole!"
   Ce sens de "gaudriole", de "débauche" a trompé plus d'un féru d'onomastique. Le patronyme "Rioland" était trop peu répandu pour que A. Dauzat s'en empare (Dictionnaire étymologique des noms de famille, Larousse, 1951), mais il apparaît dans le dictionnaire des noms de famille de M.Thérèse Morlet (Perrin, 1991) avec cette définition: "adjectif verbal de rioler, se divertir, se livrer au plaisir, à la débauche, synonyme de ribaud". Comment une universitaire, par ailleurs brillante, a-t-elle pu tomber dans ce piège ? Ce sens dépréciatif est né (au plus tôt) à la fin du XVIème siècle, alors que le patronyme est né quatre siècle auparavant !

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          Nous nous sommes longtemps interrogé sur la particularité de cet ancêtre qui a été surnommé par son entourage: Rioland. L'étymon, ainsi défini, un détour sur les variantes morphologiques peut être utile:

      rioland: adjectif verbal ?
(cf. la conjugaison latine: amo> amandus, amanda, au féminin, d'où Riolande, pour les femmes, comme nous l'avons rencontrée à Châteauvieux (41) et à Valençay (36) au XVIIème siècle),   ou
      riolant : participe présent ?
 (amo > amans, amant(em) au cas objet)

Or, la nuance entre le participe présent et l'adjectif verbal est si faible qu'elle n'est pas toujours perceptible.
Nous pouvons nous aider d'éléments comparatifs :

                                             marchant            marchand
                                                  riolant                rioland
                                             mangeant            ( pas de correspondant)

     Mangeant est un participe présent : qui est en train de manger, ce qui ne signifie pas forcément- glouton - mais plutôt : qui est toujours en train de grignoter. (Il est probable que si la télévision avait existé à l'époque médiévale, il y aurait eu beaucoup de Mangeant !!!!)

   De la même façon, marchant indique une action présente, qui, par non-dit, s'oppose à une action passée ou future: qui est en train de marcher. 
   Marchand ignore cette nuance temporelle: il est marchand aujourd'hui, comme il l'était hier et le sera demain, parce que c'est sa fonction de marcher de ville en ville pour se livrer à du marchandage et vendre sa marchandise.
   Ainsi l'adjectif verbal est plus ressenti comme un adjectif que comme un verbe, avec un fonction épithète ou attributive: Jean Boulanger - parce que sa fonction est de fabriquer du pain, Jean Tisserand - parce que sa fonction est de tisser, Jean Marchand - parce que sa fonction est de faire du commerce itinérant. A contrario, en aucun cas, "mangeant" ne peut donner lieu à une activité permanente, à une fonction sociale.

       Ainsi, rioland se serait développé sur le modèle de marchand, il indiquerait une activité humaine, voire professionnelle. Rioland, c'est celui qui a riolé hier, riole aujourd'hui et riolera demain.

        Si cette nuance morphologique nous aide à comprendre la valeur du patronyme, elle n'explique pas tout ! Qu'est-ce que ce Rioland....riole ?
          Nous n'avons pas de réponse ferme. Nous avons longtemps pensé qu'il s'agissait d'un tisserand, que ces "traits de couleur" étaient la trame. Nous le pensions car nos ancêtres directs, dès la fin du XVème siècle étaient des tisserands. Nous avons cherché dans le vocabulaire du tisserand, nous n'avons pas trouvé le verbe "rioler".
           Une autre hypothèse est née récemment grâce au dictionnaire Trévoux qui relève au XVIIème siècle le dicton: "riolé et piolé comme la chandelle des Rois", " car, nous explique-t-il, en adoptant le sens dépréciatif du XVIIème siècle, on faisait autrefois des chandelles fort bariolées de couleurs, pour s'en servir le jour des Rois".
          
 Ainsi, l'ancêtre éponyme aurait été un fabricant de cierges, sans perdre de vue que cette activité n'était pas au Moyen Âge, une activité plus ou moins ludique pour agrémenter les soirées de fêtes (particulièrement à Noël, ou pour les dîners sentimentaux entre amoureux!) mais une activité artisanale de la plus haute importante: c'était -avant la lettre - l'EDF !

         Pour confirmer cette thèse il nous faudrait retrouver le verbe rioler dans son contexte au Xème/XIème/XIIème siècles. Nous remercions les médiévistes qui pourraient nous indiquer les textes référents.

 

 problèmes orthographiques
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 1) d'ordre phonétique: L ou LL   ?

 Pour comprendre le doublement du [ l ], nous rapporterons deux anecdotes :

     Lorsque j'étais enfant, les copains de l'école, pour me taquiner sans méchanceté aucune, m'appelaient : " riz au lait", avec accent sur le [ i ] initial. Ce qui revient à prononcer distinctement 3 syllabes (diérèse):
                                            
RI-O-LAN  >  RI - O - LAIT

[ ri ] - [ r ] grasseyé au son faible , [ i ] accentué
[ o ] fermé comme dans " peau "
[ lan ] un seul [ l ] est nécessaire

     Quelques années plus tard, alors que j'étais au lycée et que j'avais bien du mal à corriger les maladresses de mon langage, où les influences paysannes étaient encore vivantes, un professeur, pour me mortifier, "roulait" le [ r ] initial, comme dans le patois berrichon, le [ i ] presque atone se combinait sous forme d'un yod avec un [ ol ] central très accentué:
    
                                                       RRRIOL - LAN

   Cette prononciation, sous la forme de deux syllabes ( synérèse ) nécessite un second [ l ] pour introduire la nasale [ an ]

   Aujourd'hui, le [ r ] n'est plus roulé et le doublement du [ l ] n'a plus lieu d'être, il rappelle seulement la prononciation patoise d'hier.
                     

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