retour onomastique

Onomastique

 

Paul, Pauliat, Poulaines

 

COMMENT APOLLON,
 

parangon de la beauté masculine, dieu de la musique,
des arts et de la poésie,
 dieu solaire qui ne connaît ni les rigueurs de l'hiver, ni les ombres de la nuit,

DONNA SON NOM A UN MODESTE VILLAGE DU BAS-BERRY.


 

         Nous sommes probablement au 2ème siècle ap.J.-C. au cœur de la forêt primitive, cette forêt qui valut à la Gaule d'être qualifiée par César de "chevelue". Nous sommes plus précisément dans cette partie du pays des Bituriges, une forêt située entre le Nahon et l'Arnon, que nous avons nous-même dénommée: forêt de Bardelle(1) , bien que cette dénomination, pour vraisemblable, ne soit pas attestée. Cette forêt est demeurée un désert humain. Certes, une petite communauté de paysans s'est bien installée sur un tertre dominant le Nahon, Combs et une autre, plus importante et plus ancienne aussi, a colonisé une clairière en demi-cercle qui, pour cette raison, a pris le nom de Chambon; l'essor démographique accompagnant une certaine prospérité, un petit groupe remontant le ruisseau de Burlin a essarté une nouvelle clairière, puis, remontant vers le nord, une clairière encore plus importante, elles ont conservé leur nom d'origine, ce sont le Petit et le Grand Chambonnais. Pour le reste, c'est la forêt profonde, sillonnée par les cueilleurs et les chasseurs occasionnels


         A cette époque, voici bien longtemps que les Gaulois ont été battus par les légions romaines de César (52 av.J.-C). La Gaule des Celtes a été romanisée. De belles villes se sont développées au long des grands axes routiers. Précisément, une nouvelle campagne d'amélioration du réseau routier est entreprise, il s'agit cette fois de relier les grands axes entre eux par un jeu de bretelles. L'une d'entre elles va profiter de cette partie boisée, déserte humainement, pour la traverser du nord au sud. Se greffant à Gabris sur l'axe Avaricum (Bourges) - Caesarodunum (Tours) elle franchit le Cher à Carobrivae (Chabris) et, desservant Chambon au passage, par Gabatum (Levroux) gagne Argentomagus (Argenton)
(2). Cette voie romaine va modifier totalement le contexte économique de cette forêt dite de Bardelle. Des fundi (propriétés rurales) vont être acquis (ou accordés) à de riches propriétaires pour être mis en valeur; la grande déforestation va commencer. Nous connaissons bien ces riches Gaulois, ils s'appellent Leonius, Cungius, Paulinus, Albinius; leurs patronymes deviendront des toponymes qui s'inscriront sur notre moderne cadastre: la Lionnière, Cungy, Poulaines, Aubigny.


 

Reprenons le cours de l'Histoire.

         Une fois la Gaule soumise, Rome, par sagesse (ou par contrainte: comment contrôler militairement un pays aussi vaste?) n'accabla pas les vaincus et abandonna, en grande partie, le gouvernement du pays aux élites locales, les chevaliers (equites), ces "cavaliers-guerriers" issus des "éleveurs-chasseurs". La paix revenue, les villes connurent un essor considérable dû à la prospérité de l'artisanat et du commerce; elles furent largement romanisées en opposition aux campagnes abandonnées aux "pagani" aux paysans, aux païens, (ces deux mots ayant le même étymon). Un siècle après, (48 ap.J.C.) sur l'instigation de l'empereur Claude, un débat houleux agita le sénat romain: fallait-il accorder aux Gaulois l'accès aux magistratures ? La relation faite par Tacite est d'une telle actualité que nous en rapportons quelques extraits: on se croirait au XXIème siècle, à l'Assemblée Nationale, dans un débat opposant les nationalistes et les intégrationnistes :

         "Les principaux habitants de la Gaule chevelue, qui depuis longtemps avaient obtenu des traités et le titre de citoyens, désiraient avoir dans Rome le droit de parvenir aux honneurs. Cette demande excita de vives discussions et fut débattue avec chaleur devant le prince. On soutenait "que l'Italie n'était pas assez épuisée pour ne pouvoir fournir un sénat à sa capitale. Les seuls enfants de Rome, avec les peuples de son sang, y suffisaient jadis; et certes on n'avait pas à rougir de l'ancienne république: on citait encore les prodiges de gloire et de vertu qui, sous ces mœurs antiques, avaient illustré le caractère romain. Était-ce donc peu que des Vénètes et des Insubres eussent fait irruption dans le sénat; et fallait-il y faire entrer en quelque sorte la captivité elle-même avec cette foule d'étrangers? À quels honneurs pourraient désormais prétendre ce qui restait de nobles et les sénateurs pauvres du Latium? Ils allaient tout envahir, ces riches dont les aïeuls et les bisaïeuls, à la tête des nations ennemies, avaient massacré nos légions, assiégé le divin Jules auprès d'Alésia. Ces injures étaient récentes: que serait-ce si on se rappelait le Capitole et la citadelle presque renversés par les mains de ces mêmes Gaulois? Qu'ils jouissent, après cela, du nom de citoyens; mais les décorations sénatoriales, mais les ornements des magistratures, qu'ils ne fussent pas ainsi prostitués."

         Le prince, *(l'empereur Claude), fut peu touché de ces raisons. Il y répondit sur-le-champ; et, après avoir convoqué le sénat, il les combattit encore par ce discours : "Mes ancêtres, dont le plus ancien, Clausus, né parmi les Sabins, reçut tout à la fois et le droit de cité romaine et le titre de patricien, semblent m'exhorter à suivre la même politique en transportant ici tout ce qu'il y a d'illustre dans les autres pays. Je ne puis ignorer qu'Albe nous a donné les Julii, Camerium les Coruncanii, Tusculum les Porcii, et, sans remonter si haut, que l'Étrurie, la Lucanie, l'Italie entière, ont fourni des sénateurs. Enfin, en reculant jusqu'aux Alpes les bornes de cette contrée, ce ne sont plus seulement des hommes, mais des nations et de vastes territoires que Rome a voulu associer à son nom. La paix intérieure fut assurée, et notre puissance affermie au dehors, quand les peuples d'au-delà du Pô firent partie de la cité, quand la distribution de nos légions dans tout l'univers eut servi de prétexte pour y admettre les meilleurs guerriers des provinces, et remédier ainsi à l'épuisement de l'empire. Est-on fâché que les Balbi soient venus d'Espagne, et d'autres familles non moins illustres, de la Gaule Narbonnaise? Leurs descendants sont parmi nous, et leur amour pour cette patrie ne le cède point au nôtre. Pourquoi Lacédémone et Athènes, si puissantes par les armes, ont-elles péri, si ce n'est pour avoir repoussé les vaincus comme des étrangers? Honneur à la sagesse de Romulus notre fondateur, qui tant de fois vit ses voisins en un seul jour ennemis et citoyens! Des étrangers ont régné sur nous. Des fils d'affranchis obtiennent les magistratures: et ce n'est point une innovation, comme on le croit faussement; l'ancienne république en a vu de nombreux exemples. Nous avons combattu, dit-on, contre les Sénons. Jamais sans doute les Volsques et les Èques ne rangèrent contre nous une armée en bataille! Nous avons été pris par les Gaulois. Mais nous avons donné des otages aux Étrusques, et nous avons passé sous le joug des Samnites. Et cependant rappelons-nous toutes les guerres; aucune ne fut plus promptement terminée que celle des Gaulois, et rien n'a depuis altéré la paix. Déjà les mœurs, les arts, les alliances, les confondent avec nous; qu'ils nous apportent aussi leurs richesses, et leur or, plutôt que d'en jouir seuls. Pères conscrits, les plus anciennes institutions furent nouvelles autrefois. Le peuple fut admis aux magistratures après les patriciens, les Latins après le peuple, les autres nations d'Italie après les Latins. Notre décret vieillira comme le reste, et ce que nous justifions aujourd'hui par des exemples servira d'exemple à son tour."

Un sénatus-consulte fut rendu sur le discours du prince, et les Éduens reçurent les premiers le droit de siéger dans le sénat.
                                                                                   
Tacite, Annales, L.XI § 23,24
 

           La citoyenneté romaine fut accordée aux plus riches d'entre eux, le cens exigé était loin d'être symbolique: 400 000 sesterces pour les chevaliers, 1 million pour les sénateurs(3). Paulinus était-il sénateur romain, ou simple chevalier ? Peu importe, il avait latinisé son nom pour affirmer son appartenance à l'aristocratie; il vivait probablement dans une cité proche et il était suffisamment riche pour acquérir un "fundus", (propriété rurale), soit qu'il l'ait choisi et acquis de ses propres sesterces, soit que le lot lui ait été attribué par le pouvoir. Ces attributions ou acquisitions ont dû être simultanées, comme en témoignent les superficies sensiblement égales et les limites bien précises: d' Ouest en Est - le Nahon, l'Arnon et ... la voie romaine entre les deux rivières(4). Ce qui nous permet d'avancer sinon une date, du moins une période. Il est établi que les grandes voies furent achevées au milieu du 1er siècle et les axes complémentaires au milieu du 2ème siècle. Le partage des lots s'appuyant en partie sur cette voie romaine, de toute évidence, c'est à cette époque qu'ont vécu nos trois notables: Cungius, Albinius et Paulinus. Il faut remarquer que le territoire de la communauté paysanne qui occupait la clairière de Combs, fut respecté. Il en fut de même de la communauté de Chambon qui avait été la première à s'investir dans cette forêt primitive (dite de Bardelle) et qui avait essaimé progressivement au Petit, puis au Grand Chambonnais. Régnait alors sur cette communauté un notable qui, pour bien montrer son appartenance à l'aristocratie, avait également adopté un nom latin: Leonius; mille ans après, ses descendants ainsi que ceux de Cungius seront mêlés à la fondation de Barzelle; c'est dire la permanence du peuplement de ces terroirs, non seulement les paysans restaient attachés à la terre qui les avait vu naître, au point d'être qualifiés de "manants", mais l'aristocratie, elle-même, affectait cette même permanence.

         Ces quatre "chevaliers" construisirent de magnifiques villas, celles de Cungius et de Leonius sont attestées (5), celles de Paulinus et d'Albinius n'ont pas été retrouvées, mais ont vraisemblablement existé. Plus tard, quand les hordes germaniques, attirées par le pillage et le butin, déferleront sur les riches cités gallo-romaines, ces nobles abandonneront leur résidence urbaine et viendront s'installer dans leur villa, accueillant au passage marchands et artisans en quête de protection. Ces "villas" deviendront "villages".


 

ETYMOLOGIE

        Nous considérons l'ancien français, le latin, le grec ancien, comme des langues mortes; telles que nous les prononçons aujourd'hui, nous ne serions pas compris des peuples de ces époques lointaines. La prononciation a-po-lon serait tout aussi incompréhensible à un Grec ancien que la prononciation steak> sté-ak pour un Anglais contemporain! Pour comprendre l'évolution d'un mot, il est indispensable d'essayer de le reconstituer phonétiquement, même si cette reconstitution est imparfaite:

le patronyme

1.- forme savante, étymon stable :

πόλλων,-ωνος > en latin Apollo, Apollinis > en français, Apollon, Apollinien
adj, apollinaris, e > au XVIIIème siècle, apollinaire
(6) (qui concerne Apollon)

Ce patronyme, fréquent aux premiers siècles de l'ère chrétienne, sera porté notamment par le premier évêque de Ravenne (1er s.?), l'évêque d'Hiéraples (IIème s.) et celui de Valence (VIè.s.), tous les trois canonisés; il faut également relever au IIIème s. sainte Apollonie, devenue ste. Apolline. Ce prénom tombé en désuétude sera repris au XIXème siècle et rendu célèbre par le poète d'origine polonaise, Wilhelm Albert Włodzimierz Apolinary de Kostrowicki (1880-1918), immortalisé sous le nom de Guillaume APOLLINAIRE.

2.- forme évolutive, trois éléments sont à retenir:

- l'aperture :le [ο ] (o-micron) est un [o] bref, fermé, alors que le (o-méga) [ ω ] est un [o] long, ouvert (on retrouve cette même différence en français entre une /cote/ et une /côte/).

- l'
accentuation : Le grec n'admet pas plus de trois syllabes consécutives sans accent à partir de la fin de chaque mot; le ô-méga [ ω ] étant une syllabe longue compte pour deux, l'accent se trouve ainsi placé sur le o-micron [ό]; cet accent qui se traduisait par une élévation musicale devint rapidement un accent d'intensité.


- l'
esprit : l'alpha initial est un alpha bref [ᾰ] précédé d'un "esprit doux", par opposition à un "esprit rude", (l'esprit rude indique que la syllabe initiale est aspirée, ce que nous traduisons en français par la présence d'un /h/ ce qui n'est pas le cas pour Apollon)

En tenant compte de ces remarques, nous obtenons un - πόλ - λων:
-
un [Ἀ] initial bref et faiblement accentué qui par aphérèse (chute d'un phonème au début d'un mot) va tomber rapidement;
- un/
πόλ/(pôl) d'autant accentué qu'il est suivi d'une syllabe longue et sourde/λων/ .

Ce [
πόλ] a été repris en latin sous la forme / paullus /; féminin /paulla/ et le diminutif correspondant : /paullinus/ /paullina/, d'où les patronymes: Paul, Paule, Paulin, Pauline.

Remarque 1.- La bible Morlet des généalogistes précise: "patronyme assez fréquent (...) représentant le nom latin Paulus, ancien prénom latin popularisé par l'apôtre Paul". L'auteur de ce dictionnaire ne donne pas l'étymologie de Paulus, d'où la confusion de nombreux généalogistes qui traduisent un peu hâtivement que le prénom Paul vient du latin "paulus", ce qui évidemment n'est pas acceptable. L'adjectif latin, paulus, paula, signifie "qui est en petite quantité", d'où, "peu considérable, petit, faible". Cet adjectif est nettement dépréciatif. Comment peut-on imaginer que des parents puissent donner à leur enfant un nom suggérant un physique malingre ?

            Que la forme latine de Paul ait été Paulus ne signifie aucunement qu'il vient de l'adjectif latin préexistant : paulus. Il est évident, à notre humble avis, que Paul vient, à la suite d'une évolution logique et attestée, du grec "apollon". Et, puisqu' il est fait allusion au plus célèbre d'entre eux, l'apôtre Paul, il faut retenir :

       - que sa langue maternelle était le grec;

     - que la coutume grecque était de placer l'enfant sous la protection d'un dieu, (coutume que les chrétiens conserveront en plaçant leurs enfants, non plus sous la protection d'un dieu, mais sous la protection d'un saint.)

le toponyme

Le patronyme, dans sa forme diminutive, Paullinus, va poursuivre son évolution et devenir toponyme: Paullini terras (les terres de Paullinus) > Paullinas

     - première évolution, la voyelle finale disparaît sauf le /a/ qui devient /e/ comme dans rosa >rose ; Paullinas > Paullines
     - une nouvelle évolution, due à la gémination du [l] dut intervenir vers les 7ème-8
ème siècles. Par affaiblissement articulatoire, le premier [l] derrière un [a], [e], [o] est devenu [u], mais en se vocalisant le [l] a provoqué une diphtongaison (a-o) que l'on retrouve dans l'italien /Paoli/ et dans le prénom /Paola/, parfois même par coalescence (contraction de plusieurs éléments phoniques en un seul) une triphtongaison (a-o-u) prononcée [aoou]. Par simplification a-ou > ou d'où Paolines) > Paoulines > Poulines
     - Une troisième évolution affecta la prononciation: la nasalisation.

Remarque 2.- Il peut arriver que Poulines soit orthographié aux XVè et XVIème siècles: Poulignes/ Poulegnes. Nous avons été frappé lorsque nous avons transcrit le terrier de Chambon (1533) de trouver des patronymes et des toponymes écrits différemment alors qu'il s'agissait d'une même personne ou d'un même lieu. Fallait-il déduire que le notaire Dubrugerat était un étourdi, écrivait "n'importe quoi" alors que par ailleurs son orthographe était rigoureuse et parfaitement conforme aux règles de son époque ? Nous revient en mémoire ce geste évasif du "maître d'école" qui pour répondre à notre curiosité, affirmait "les noms propres n'ont pas d'orthographe"! En réalité, le notaire Dubrugerat était un excellent scribe dont le souci premier était de noter scrupuleusement ce qu'il entendait (sachant que son texte ne serait pas relu, les déposants étant analphabètes). C'est ainsi que nous trouvons (par exemple) des Provost et des Provoust, des Prévost et des Provost, tous appartenant à une même famille. Or, à la fin du Moyen Age, on assiste dans le patois local à une forte nasalisation (durant l'émission des /n/ et des /m/ l'air s'échappe par le nez). Comment noter, par exemple, la différence entre un [on] faiblement nasalisé et un [on] fortement nasalisé ? En l'absence de graphème pertinent, les scribes ont eu l'idée d'ajouter un /g/, d'où [on] et [ongn] pour marquer cette nasalisation(7). Cette prononciation ne durera pas et c'est au cours de cette nasalisation et dénasalisation que le phonème [i] se transformera en un [è] graphié /ai/ > Poulaines (8).

Ainsi, braves Pauliniens, oyez et dormez tranquilles, votre commune est bien placée sous la protection d'Apollon... que le Soleil brille dans vos maisons et dans vos cœurs !

PAULIAT


Même évolution mais en langue d'oc, cette fois :
                                           PAULUS + suffixe latin -acum (le domaine de...)

le /m/ final disparaît très tôt en bas latin, le -ac s'affaiblit en at ; le /t/ d'abord prononcé - (il l'était encore dans les campagnes dans la première partie du XXème siècle) disparaît aujourd'hui totalement.
 

Claude Rioland, janvier 2012 revu 2014

NOTES (cf. bibliographie)
(1) POU-22 (2) CHE-pp.56 et seq. (3) COU-II,95 (4) POU-37 (5)POU-34
(6) M-Th. Morlet dans son "dictionnaire des noms de famille" retient la graphie A
ppolinaire, il s'agit probablement d'une cacographie.
(7) Maurice Daveau note cette même évolution dans son ouvrage consacré au
"Vieux parler tourangeau" ex: charnier > chargnier; grenier > guergnier, etc. pp.63-64.
(8) Bourciez,
Phonétique française, éd.Klincksieck, pp.82,83.