Ligonnière

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Ligonnière

cas intéressant d’un patronyme devenu toponyme puis redevenu patronyme

Avant d’aborder cette évolution, il convient de rappeler quelques notions d’histoire et d’anthroponymie, bien que celles-ci aient été déjà largement commentées sur le site,  dans d’autres articles.

                                                                                          

Avant l’ère chrétienne, notre pays était occupé par les Celtes. Les Celtes étaient organisés socialement, politiquement (Vercingétorix est resté le plus célèbre d’entre eux), ils possédaient une langue propre à leur civilisation mais ils ignoraient l’écriture.

          Pendant que les Celtes se répandaient dans une grande partie de l’Europe, se développait la civilisation méditerranéenne (gréco-latine et judéo-chrétienne), une civilisation très avancée qui avait l’immense supériorité d’avoir perfectionné l’écriture.

                                                                                      

Pour des raisons politiques, un général romain, Jules César, entreprit de conquérir notre pays auquel il donna le nom de Gaule (Gallia, en latin) parce que les habitants de ce pays portaient aux pieds de  curieuses chaussures que l’on appelait « galoches »(Gallica). Il y parvint assez facilement de 58 à 51 avant Jésus-Christ. Après quoi – et quelques autres tribulations- il se fit couronner empereur.

           Le système anthroponymique des Celtes était très simple: ils ne portaient qu’un nom, et ce nom n’était pas héréditaire; en voici quelques uns : Cathbad, Fedlimid, Pryderi, Dagolitus, Momoros, en ne perdant pas de vue que la graphie que nous donnons à ces noms n’a probablement qu’un rapport lointain avec la prononciation.( Ch.Guyonvaec’h et Fr.Roux: les Druides)

          Tout différent était celui des Romains qui ne portaient pas moins de trois noms :  un prénom, un gentilice (que l’on peut assimiler à un nom de famille) et un surnom,
                      ex, Cicéron :     Marcus Tullius Cicero
                     Marcus : nom qui lui fut donné à sa naissance; (=prénom)
                     Tullius  : le nom de la « gens » à laquelle il appartenait; (=nom de famille)
                      Cicero : surnom qui lui fut attribué par la suite parce qu’il avait
                                  un grain de beauté en forme de pois chiche; (=surnom)
La civilisation romaine fut très vite adoptée par les Celtes-Gaulois qui s’empressèrent de latiniser leur nom. Et cette romanisation s’étendit sur une longue période (cinq siècles) connue sous le nom de « pax romana », (la paix romaine) jusqu’au jour où …….

……..l’Empire romain devint  si vaste qu’il ne put contenir les « Barbares » qui se pressaient aux frontières; ces Barbares (c’est le mot qui en langue grecque désigne les « étrangers ») étaient pour la plupart de culture germanique; parmi eux ce sont les Francs qui furent les plus nombreux à occuper notre territoire, d’où le nom que prit notre pays. A la période brillante que fut la « pax romana » (la paix romaine) succéda l’anarchie. Les villes furent pillées, brûlées; la population se réfugia dans les campagnes autour des riches « villas » construites par les « gallo-romains ». On protégea ces villas par des fossés, des haies de fascines (les « plessis »). La civilisation régressa et peu à peu les descendants des gallo-romains calquèrent leur mode de vie sur les Francs et ne donnèrent plus qu’un nom à leurs enfants, un nom qui n’était plus héréditaire. Ces noms étaient empruntés à la langue des Germains, nos ancêtres s’appelaient : Adbald (noble audacieux),Ascaric (qui manie bien la lance), Hrok (corneille), ils s’appelaient aussi Hug (intelligent).

                                                                                     

                       Pendant que nos ancêtres se « germanisaient », se produisait un autre fait de civilisation très important. Des missionnaires, comme le célèbre Martin, évangélisaient les foules qui peu à peu se convertirent à la religion chrétienne. Les prêtres avaient un atout majeur, ils savaient lire et écrire, ce qu’ignoraient les Francs et c’est ainsi que le latin perdura dans sa forme écrite; dans leur forme parlée, le germain et le latin s’interpénétrèrent pour donner ce que nous appelons aujourd’hui : le vieux français. Ainsi le germain Hug, une fois latinisé devint Hugo (quand dans une phrase il était sujet) ou Hugon  (quand il avait une fonction complément). Ce latin Hugo prit bien d’autres formes : Hugues, Huguet, Huet, Hugonin, etc.

Les siècles passèrent, la langue évolua selon les parlers locaux; le germain influença davantage les parlers du  nord et le latin ceux du sud. Ainsi l’aspiration initiale du Hug disparut et le [ u ] fit place peu à peu à un [ Y ] (sur cette transformation, voir notre article Ybert dans le terrier de Rouvres)Hugon devint Higon puis Igon. Au Moyen Age nos aïeux avaient déjà l’habitude de faire précéder le nom d’une personne par un article défini:

                        C’matin ya la Marie qu’est v’nue apporter des oeufs
                        C’matin ya l’Igon qu’est v’nu apporter des oeufs

Dans /Marie/ la consonne /m/ constitue une sorte de barrière, l’article demeure indépendant, mais dans /l’Igon/ l’apostrophe a disparu, l’article et le nom se sont « agglutinés » La chaîne évolutive s’inscrit donc de la sorte

                   Hug  >  Hugo  >  Hugon  >  Higon  >  Igon  >  l’Igon  > Ligon

  Une dernière évolution intervint, tardivement celle-ci, probablement au XIVème siècle.
Et nous ouvrons à nouveau notre livre d’histoire.

      Au cours des premiers siècles de notre Moyen Age, qui s’étendit sur près d’un millénaire – faut-il le rappeler – la terre appartenait aux seigneurs laïcs et ecclésiastiques, le faire-valoir direct était la règle, même si un intermédiaire, régisseur ou moine dirigeait les travaux, les paysans n’étaient dans la plupart des cas que des manouvriers. Malheureusement pour les nobles, leur métier était de faire la guerre et leur éducation les poussait à … guerroyer.  La papauté n’eut pas à faire des prouesses d’éloquence pour pousser cette jeunesse turbulente à entreprendre, du XIè au XIIIè siècle,  ces expéditions lointaines que furent les Croisades. Les équipements coûtaient une fortune, les rançons, si par malheur le chevalier était fait prisonnier, étaient très lourdes et cette noblesse quand elle revenait ( si elle revenait !) était si appauvrie qu’elle commença à vendre ses terres  à des roturiers. 

        Les Croisades terminées, les nobles s’affrontèrent cette fois sur leurs propres terres en une guerre aussi impitoyable qu’interminable, une  guerre de … Cent ans ! la noblesse ne s’en relèvera jamais. Deux dates suffiront à résumer les pertes : 1346 – Crécy… 1500 chevaliers tués, 1415 – Azincourt … 10 000 morts ! les nobles durent se résoudre à « acenser » leurs terres: moyennant le paiement d’une redevance, le cens, les paysans devenaient « fermiers » de leurs terres qu’ils pouvaient cultiver à leur gré acheter, vendre, donner en héritage. Les familles se regroupèrent pour augmenter les surfaces cultivées et unir leurs efforts, d’autres s’organisèrent même en « personneries ».
( voir sur ce sujet notre article dans la revue Académie du Centre,année 1992, pp.123-156: Le Domaine de Volvault)

 Forts de cette avancée sociale, les « laboureurs », qui représentaient la fraction la plus riche (ou la moins pauvre !) des  paysans, s’empressèrent de bâtir une maison, des dépendances, et pour bien montrer que ce bien leur appartenait, ils lui donnèrent leur propre patronyme. Les notaires, sur l’acte en latin, ajoutaient au patronyme le suffixe -aria qui dans le langage courant se tranforma en -ière.  La Baillaudière, c’est la ferme des Baillaud, la Girardière, la ferme des Girard, etc. ( Nos campagnes témoignent encore de ces nombreux « toponymes » (nom de terre), issus d’un « patronyme »(nom de personne)).

Et notre Ligon en fit tout autant, d’où la Ligonnière. Les deux /n/ attestent que dans le toponyme (Ligonnière) le [on] du patronyme (Ligon) était encore prononcé: Li – gon – nière, et non pas comme aujourd’hui : Li – go – nière.
Ce qui est important, et suffisamment rare pour être souligné, c’est que ce toponyme est devenu un patronyme. Les Baillaud de la Baillaudière ont continué à s’appeler Baillaud et les Girard de la Girardière, Girard, mais les Ligon de la Ligonnière ne sont pas restés des Ligon. Pourquoi ? nous l’ignorons. On peut toutefois imaginer le dialogue suivant:
– Qui c’est ce Jean ?
– C’est l’ Jean d’la ligonnière
et comprendre que le pas à franchir n’était pas bien grand et Ligonnière était plus euphonique que ce Ligon qui pouvait prendre une sonorité et un signifié… fort désagréables !

Ce constat nous amène à une conclusion. Si on ne peut pas affirmer qu’il n’ y ait pas eu plusieurs Ligon pour bâtir  des Ligonnière, l’hypothèse est peu vraisemblable.  C’est pourquoi on peut penser que les Ligonnière de France, de Navarre et d’ailleurs, appartiennent tous à cette même souche.

 

Nous leur laissons le soin de trouver la ferme Ligonnière où leur lignée a vu le jour.

Deux indices:
          –    en 1720, un Ligonnière était notaire à Poitiers; 
        –  en 1767, des Ligonnière vivaient à Combrand dans le 79, mais quatre siècles, déjà, s’étaient écoulés.

 

 

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