André et Yolande LANCHAIS-RIOLAND

André et Yolande Lanchais – Rioland
noces de diamants
Intime,  feutrée mais combien chaleureuse et émouvante  la célébration des noces de diamants offerte par la municipalité de Saint-Cyr-sur-Loire aux toujours jeunes époux. Les mariés étaient entourés de leurs 3 enfants: Yves, Sylvie et Martine; de leurs 4 petits-enfants: Carole, Florence, Evelyne, Anthony: et de leurs 9 arrière-petits-enfants: Andréa, Nathan, Océane, Eloïse et Mérédith, les jumelles, Vivien, Baptiste, Eugénie et Chloé, âgés de 11 ans à 6 mois. Outre les conjoints, des parents et des amis  avaient tenu à partager ce grand bonheur du temps retrouvé.

1er rang de gauche à droite : EugénieMérédithOcéaneEloïse et Chloé         2ème rang: Vivien Nathan Baptiste – Andréa
C’est à Madame LEMARIé, adjointe au maire et à Monsieur BOISGARD, conseiller municipal et ancien voisin des mariés, que revenaient l’honneur et le devoir de lire le registre d’Etat civil de l’époque, après avoir rappelé les articles 212-215 et 371-1 du Code civil et avant de prononcer les traditionnels: – consentez-vous à prendre pour épouse …..Le 7 juin 1947, à 16 heures 35 minutes devant Nous ont comparu publiquement en la maison commune,
                                               André, Julien LANCHAIS 
employé aux Chemins de fer, né à Tours (Indre-et-Loire) le 3 novembre 1924, 22 ans, domicilié à Tours, 33 rue Losserand, fils de Julien Adrien LANCHAIS, employé aux Chemins de Fer et de Marie Céline DEGNANT, son épouse, sans profession, domiciliés à Tours, 33 rue Losserand, d’une part; et                     

                                      Yolande, Yvonne, Louisette RIOLAND
sans profession, née à Angers (Maine-et-Loire) le 4 décembre 1927, 19 ans, domiciliée à Tours (Indre-et-Loire), 12 rue Colbert, fille de Marie RIOLAND et de Yvonne MANGEANT, son épouse, boulangers pâtissiers, domiciliés à Tours, 12 rue Colbert, présents et consentants, d’autre part.

Sur notre interpellation les futurs époux ont déclaré qu’il n’a pas été fait de contrat de mariage. Ils ont déclaré l’un après l’autre, vouloir se prendre pour époux et Nous avons prononcé au nom de la Loi, qu’ils sont unis par le mariage.
En présence de Henriette CHARLOT, célibataire, professeur, domiciliée à Tours, 10 rue Colbert et de Irène BELLAMY née MORNARD domiciliée à Tours 23 rue Georg
e Sand, témoins majeurs qui lecture faite ont signé avec les époux et Nous, Ferdinand HEYDER, Adjoint au Maire de Tours, Officier de l’Etat Civil par délégation.

Séquence émotion après la lecture de l’acte et le baiser traditionnel réclamé par l’assistance, les mariés demandèrent que soit associé dans les pensées de tous le souvenir de leurs parents, tant aimés, et celui de leurs témoins, notamment Madame Bellamy qui, à l’époque où, présidente de la Croix-Rouge, elle avait été la compagne infortunée de la maman, Yvonne Rioland, après son arrestation et son internement par la gestapo nazie. Cette pensée qui à 60 ans de distance unissait cinq générations fut particulièrement appréciée.

La mariée rappela ensuite que la cérémonie religieuse avait eu lieu à la Basilique Saint-Martin, car l’église Saint-Julien ébranlée par les bombardements n’était toujours pas rouverte au public mais que « c’étaient bien les cloches de Saint-Julien (nous citons)qui avaient sonné à toute volée et même que le père Passat, comme on appelait alors le sacristain, y avait employé une vigueur insoupçonnée !« 


l’église Saint-Julien et le quartier Colbert en 1947 avant la reconstruction
au fond, à droite formant angle, la pâtisserie-boulangerie des Rioland
Ce moment de détente passé, avant de passer aux petits fours et aux rafraîchissements, Monsieur Boisgard reprit la parole pour retracer dans un  discours chaleureux empreint de délicatesse ce que furent les principaux épisodes de la vie du couple; c’est ce discours que nous reprenons en le nourrissant de nombreuses anecdotes, reprises et développées dans les conversations qui suivirent. Car, il ne suffit pas de dire que le marié naquit rue Losserand et grandit dans le quartier Paul Bert, pour communiquer aux jeunes générations ce que furent l’enfance et la jeunesse du « papy » !
              Dans les villes, certaines rues n’ont pas d’âme, si, à Tours, vous dites « rue de Lucé » vous n’évoquez rien dans le cœur des tourangeaux, mais si vous dites « rue Colbert », vous éveillez la vie de tout un quartier avec ses grandeurs et ses petitesses, ses joies et ses peines: défile alors une série de portraits bien vivants de personnes aujourd’hui disparues ! Il en est de même de la rue Losserand: cette longue rue qui s’étire sur la rive droite de la Loire entre le « pont de pierre » et le « pont de fil ». Dominée (à cette époque) par le vaste domaine que constituaient le Grand Séminaire et ses prolongements, le lycée et la clinique St-Grégoire, cette rue en était  totalement indépendante, car elle était le domaine en grande partie des « canuts » tourangeaux, travaillant à la manufacture de soieries: ouvriers et ouvrières au travail méticuleux empreint de beauté, nourrissant entre eux une grande solidarité et communiquant cet esprit d’entraide à tous les habitants du quartier, regroupés autour de la laïque Ecole Paul Bert. Un esprit si cohérent que le quartier à plusieurs reprises s’intitula fièrement « commune libre ». Quand on habitait rue Losserand, on habitait un peu chez les uns, un peu chez les autres! Cette atmosphère n’échappait pas à tout visiteur qui pénétrait au 33 de la rue Losserand. Une fois dans la cour intérieure vous étiez frappé par un nombre impressionnant de bicyclettes, car « le père Lanchais » était un bricoleur né, et les voisins lui apportaient qui, un rayon cassé à remplacer, qui des patins de freins ou une dynamo… si bien que le jeune André devint à son tour un touche-à-tout (bon sang ne saurait mentir !), il le prouvera plus tard en construisant lui-même sa maison après en avoir dessiné les plans ! Pour l’heure, il est jeune et il ne se contente pas de régler la selle de son vélo, il appuie sur les pédales et son défi à lui, c’est la côte du cimetière Lassalle: à ce petit jeu, départ arrêté place Paul Bert, les défis se succèdent, Dédé, le « champion » n’aura pas son égal !
Une autre image également frappe le visiteur, c’est le nombre de cannes à pêche. Comment habiter sur le bord de Loire et ne pas être pêcheur? Très jeune, André apprendra à fixer son hameçon (quand ce ne sont pas deux)  sur le bas de ligne ! vite, sur le quai, les marches à descendre et  le fleuve est-il bas, les sandalettes abandonnées, il entre à mi-mollets… les goujons trop gourmands finiront dans la poêle. Sa vie durant, (sa modestie naturelle dut-elle en souffrir), André conservera ce don  pour la pêche, désespérant ses voisins qui sur la berge attendent vainement qu’un poisson étourdi vienne enfin mordre à l’appât !
L’heure n’est pas qu’aux loisirs, elle est aussi à l’étude. Après avoir passé brillamment « le certif », ses maîtres l’orientent tout naturellement vers l’Ecole Supérieure Paul-Louis Courrier, située  près de son domicile, il suffit d’emprunter le Pont de Fil et de gagner la rive gauche. Ambition justifiée: préparer l’entrée à l’école de Mécaniciens de Rochefort. Ambition avortée, malgré les résultats prometteurs: André n’ira jamais à Rochefort, car entre temps la guerre l’a rattrapé – le grand Reich manque de bras pour soutenir son effort de guerre –   « les boches » vont le déporter en Allemagne pour y travailler en usine !
document émouvant : embarqué par les Allemands le 21 janvier 1943, André est en transit à Paris le 22, vite, sur le quai, une vendeuse de cartes postales, surtout ne pas oublier les amis de la rue  Colbert, le copain Jacques n’est  pas cité, surtout pas:  un peu plus jeune, il devrait faire partie de la pro-chaine « fournée » de STO, mais   il a « mysté-rieusement disparu », en réalité il se cache à la campagne pour échapper aux boches.
         L’heure n’est plus aux loisirs, ni à l’étude, mais à l’angoisse, à la survie. L’ouvrier Lanchais est d’abord affecté à Gotha, petite ville du Thuringe, où  il doit fabriquer des pièces de précision pour l’artillerie. La résistance s’organise, un petit coup de lime à gauche, un petit coup à droite, voici un artilleur qui aura du souci à se faire. Mais chaque pièce est poinçonnée au chiffre de l’ouvrier, le manège est repéré; trop tard (et tant mieux car son camarade plus malchanceux connaîtra Dachau), l’usine qui s’était repliée dans un tunnel de chemin de fer désaffecté est rasée sous les bombarde-ments alliés. André est alors envoyé en Basse-Saxe, à Brunswick, dans les fameuses usines aéronautiques Messers-schmitt, il n’aura pas le temps d’y moisir, l’usine est à son tour complètement rasée. La vie est de plus en plus difficile, les bombardements touchent toutes les catégories de la population, la nourriture se fait rare, il faut s’aventurer dans les champs pour déterrer quelque racine comestible. L’ouvrier Lanchais se retrouve en rapatriement sanitaire à Franc-fort-sur-le-Main. La désorganisation et la proximité du Rhin nourrit le fol espoir de regagner la France, il part avec un copain de rencontre, Roger Viau, et marche, marche… malheureusement il se heurte au fatidique barrage, il faut jouer les imbéciles: « usine kapout.. pas de travail.. faim.. ». S’il n’y a plus de travail en usine, il y en a à la terre ! Les deux fuyards sont conduits dans une « grosse ferme de 40 bêtes à cornes ». Changement de décor et changement de traite-ment: André reconnaîtra le côté humain de ces paysans qui leur offrirent une journée de repos et de la nourriture avant de les employer à la moisson. Et c’est dans cette atmosphère apaisée que les Américains de l’armée Patton viendront les délivrer. Il faudra encore attendre 15 jours et c’est – enfin – le train, le rapatriement, la gare de Tours.

les fameuses « forteresses volantes » américaines qui emportaient  jusqu’à 2,7 tonnes de bombes
             La vie reprend petit à petit son cours, André retrouve les copains de Paul-Louis Courier: Jean, Jackie, Pierre et … Jacques, qui a une sœur… Yolande ! Une autre vie commence…
       De l’autre côté, sur la rive gauche de la Loire, l’enfance et la jeunesse de Yolande n’avait guère été différente. Chez les Rioland, on riait beaucoup, on chantait beaucoup mais on ne lésinait pas sur le travail. Avant de rejoindre ses camarades à l’école Voltaire, la jeune écolière devait enfiler son tablier tout propre, emplir la manne en osier de viennoiseries et livrer aux hôtels et restaurants fort nombreux dans la rue Nat’ (prononcer : rue Nass) et au retour de l’école, enfiler le tablier « de travail », descendre au fournil et aligner les biscottes sur les tôles en vue de leur cuisson, ou, avec mille précautions les ensacher pour la vente. Et si certains esprits chagrins accusent les travaux manuels de nuire aux études, qu’ils sachent que la jeune Yolande obtint brillamment son « certif », un certificat exigeant qui était loin d’être… une formalité !
       Cette première étape franchie, il n’était pas question d’entrer dans la vie active, fille de commerçants, elle serait commerçante à son tour ! c’était écrit ! Il fallut suivre les cours Pigier, section comptabilité-gestion, les actuelles sections STG de nos lycées. Et pour parfaire la formation, suivre les cours d’anglais à la Chambre de Commerce de la rue Jules Favre.       Entre temps la guerre avait rattrapé l’adolescente avec tout son lot d’horreurs, l’arrestation de la maman, dénoncée par des « collabos », les bombardements, l’incendie, les restrictions ( sur toute cette période, voir: la débâcle – la chansonnette – les bombardements ).
          Le 7 juin 1947, la page est tournée, une nouvelle vie commence,    l’amour a remplacé la mort, mais ….
…  les difficultés du quotidien demeurent. La guerre est finie, certes, mais la ville de Tours et sa banlieue sont en ruine. Les ponts sont coupés, on passe d’une rive à l’autre de la Loire sur des échelles, assez vite remplacées, il faut le dire, par des passerelles. Les denrées sont toujours rationnées. Après un court passage  « aux Sables » à Saint-Avertin, le couple s’installe « au Nid », une petite maison qui a l’avantage de posséder un bout de terre  vite transformé en potager. Un luxe? quand on sait que l’eau courante n’est pas rétablie ! Une vieille baignoire achetée « aux puces » recueille l’eau de pluie, pour l’eau potable il faut à la jeune épouse qui attend son premier enfant descendre au bas  de l’église pour aller … à la fontaine, et remonter la  côte, raide,  un lourd seau dans chaque main ! Quant aux visites médicales, l’unique solution pour le jeune époux est d’installer la future maman sur … le cadre de sa bicyclette et de pédaler jusqu’à Tours !
A la Libération, le travail ne manque pas, André, de par son statut de déporté STO, a obtenu un poste d’auxiliaire dessinateur dans les bureaux d’études de ce qui est devenu, depuis la nationalisation en 1938, la S.N.C.F. En 1955, un deuxième enfant est attendu, le couple finit par obtenir un logement rue Victor Hugo où il résidera provisoirement en attendant la construction de leur maison sur un terrain acheté à « Cottages Parc » (Saint-Cyr-sur-Loire). Pour André, un emploi de bureau ne peut le contenter, il reprend ses études et accède à la traction électrique: il desservira désormais la ligne Paris-Bordeaux.
image de train à venir
      A sa retraite André poursuivra ses activités comme chauffeur dans l’entreprise Gault et Frémont et fera prospérer le petit domaine hérité de ses grands-parents à Saint-Médard (36) en développant un verger de noyers et de pommiers; le « pommologue »  prendra bien soin de sauvegarder les espèces en voie de disparition… sans pour autant négliger le jardin de proximité de l’île Aucard, hérité de ses parents! Travailleur infatigable, André aura été,  sa vie durant, un modèle de courage !
           Quant à Yolande, sa vie fut tout aussi active: entre les activités éducatives et ménagères elle prendra une carte VRP afin d’occuper les moindres interstices de temps libre; toutefois sa grande occupation demeure et demeurera la généalogie. Madame Lanchais, née Rioland sera l’une des toutes premières adhérentes du Cercle Généalogique de Touraine, à une époque où cette activité n’était pas reconnue et ne connaissait pas l’engouement dont elle bénéficie aujourd’hui. Il fallait user du  sourire le plus engageant pour affronter certains secrétaires de mairie revêches, qui considéraient ces nouveaux visiteurs comme des importuns, pour obtenir d’eux qu’ils dénichent ces fameux registres de catholicité perchés, comme oubliés, sur des étagères le plus souvent poussiéreuses. Il fallait se faire une place, parfois sur les seuls genoux!, pour ouvrir ces témoins du passé et avec mille précautions, son bloc-notes, son crayon et sa gomme, déchiffrer une écriture, parfois illisible, et inlassablement, copier, copier, copier. Puis, une fois retourné sur sa table de travail, déchiffrer, interpréter, établir des fiches, classer, dessiner des arbres qui seront complétés quand il ne faudra pas les recomposer en entier à la suite d’une fausse piste! ( Les « génés » d’aujourd’hui mesurent-ils la chance qui est la leur de bénéficier des progrès techniques des logiciels informatiques et de la reproduction,  plus particuliè-rement  numérique ? ) C’est dans ces conditions très artisanales que Yolande réalisera la généalogie des Rioland tisserands de Châteauvieux, mais elle n’en restera pas là, elle entreprendra les autres branches, celle des Vioux, des Mangeant, des Lanchais, etc… et tout en faisant ces recherches, elle fréquente les vide-greniers, les vieux papiers, accumulant le plus possible d’archives dont elle tapisse ses classeurs, combien ? je ne saurai dire, mais le sait-elle, elle-même ?
Il me convient, à moi-même, d’affirmer avec force que sans les travaux de ma grande soeur, sans ses conseils, sans sa patiente initiation, jamais le site informatique des Rioland n’aurait vu le jour. En ce jour de fête, cet hommage particulier et personnel était grandement mérité.
Ainsi, le temps passe très vite, conclut Monsieur Boisgard après avoir rappelé quelques souvenirs personnels de jeunesse dans ce quartier de Cottages parc, malgré quelques problèmes de santé, notre couple est le reflet d’une union heureuse, un exemple. Bravo, et rendez-vous dans 5 ans pour les noces de palissandre. »
La cérémonie se poursuivit par un repas commun pris dans l’intimité familiale.
Hélas, il n’y aura pas de palissandre ! La faucheuse, la gueuse, aura fait son travail inexorable. André Lanchais nous a quittés le 3 octobre 2011 dans sa 87ème année et Yolande l’a rejoint, pour l’éternité, le 2 janvier 2018, dans sa 91ème année.