les Parsonneries

les Parsonneries en Berry à la fin du Moyen Age
Les « Parsonneries sont des « Communautés taisibles » encore  mal connues: les documents sont rares. La notion même n’apparaît pas dans les dictionnaires; quelques articles cependant leur ont été consacrés dans les revues spécialisées. 

  Avant d’aborder le problème des « Communautés » il convient de rappeler deux notions essentielles:

1.- Le régime politique de la monarchie médiévale était celui de la féodalité.  Chaque échelon de l’échelle sociale établissait des rapports de devoirs, vis-à-vis de l’échelon supérieur (vassalité), et des rapports de droits vis-à-vis de l’échelon inférieur (suzeraineté): pas de suzerain sans vassal, et pas de vassal sans suzerain.

                           roi____
                                     |___A___
                                                      |____B____
                                                                         |____C____
                                                                                            | etc….
« B » était le vassal de « A » à qui il devait « foi et hommage », il était également le suzerain de « C » sur lequel il exerçait ses droits. Le roi lui-même n’échappait pas à la vassalité: il était le « vassal » de Dieu!  puisqu’il tenait son pouvoir de droit divin.

      Il ne faut pas confondre – comme on le fait trop souvent – servage et esclavage. Le  servage  est un statut qui procède de la féodalité. Le vassal tient son pouvoir de son suzerain, s’il vient à faillir, le suzerain peut le poursuivre et cette poursuite peut aller jusqu’au démantèlement du château et la confiscation des terres. Le servage établit le même rapport de dépendance. Le paysan est un « manant » (du latin manere=demeurer, rester) qui demeure sur le territoire d’un seigneur auquel il doit le service, en échange le seigneur lui alloue une terre, la « tenure », et lui doit aide et protection en cas de conflits.

   2.- La deuxième remarque résulte de la première. La terre n’appartient pas aux paysans. « Nulle terre sans seigneur » qu’il soit laïc ou ecclésiastique, dit l’adage. Au plus bas de l’échelle sociale, le paysan est poussé par son statut à se grouper pour décupler ses forces et se protéger de l’arbitraire.

Les « Communautés taisibles » vont naître de l’anarchie dans laquelle le royaume va se trouver plongé et du démantèlement progressif de la féodalité.

  En effet, à partir du XIIIème siècle, la société française va connaître une profonde mutation. Décimée par les guerres (Crécy, 1500 tués,- Poitiers, 6000,- Azincourt, 10000), la noblesse, (principalement la petite noblesse des campagnes) se trouve ruinée. Parallèlement, l’Eglise connaît une grave crise de vocations. Les monastères se vident. Trop peu nombreux, les moines abandonnent l’exploitation de leurs « granges » et se replient dans leurs bâtiments conventuels quand ceux-ci ne sont pas détruits! Les campagnes elles-mêmes sont dévastées, de nombreuses terres « vacques » sont en friche. Les famines, les épidémies se multiplient. Dans l’impossibilité de pratiquer le « faire valoir direct » et ne touchant plus aucun revenu de leurs terres, les seigneurs, aussi bien laïcs qu’ecclésiastiques, vont acenser leurs tenures. Cet « acensement » constitue une étape majeure dans l’évolution du monde agricole: les seigneurs abandonnent la jouissance quasi perpétuelle des terres aux paysans – ou, sous une autre forme – les paysans acquièrent un patrimoine contre le paiement d’un « cens ».

          Le cens est le nom donné au loyer que chaque paysan devra désormais payer annuellement au seigneur propriétaire en échange de sa « tenure ». Le cens peut être acquitté en argent (fermage), ou en nature (métayage), ou par une combinaison  des deux modes opératoires.
Apparemment, les seigneurs propriétaires sont gagnants dans la mesure où le revenu de leurs terres n’est plus aléatoire, mais fixe, dans la mesure également où ils demeurent propriétaires de leurs terres qu’ils peuvent reprendre en cas de non-paiement du cens.
Mais ce sont les paysans qui vont tirer le maximum de bénéfices de ces acensements. D’abord parce que, afin d’ inciter les paysans à reconquérir les terres en friche, le cens, fixé au départ, est faible; ensuite parce que ce cens est perpétuel; face à l’inflation, à la dégradation de la monnaie, le cens va devenir dérisoire et son relèvement, demandé par les seigneurs propriétaires, se heurtera le plus souvent à un obstacle juridique; si dérisoire même – et nous en avons l’exemple à Poulaines au XVIIIème siècle – qu’il ne sera plus payé du tout, et que le rapport propriétaire-locataire se trouvera gommé. La Révolution fera sauter les derniers verrous.
Une autre conséquence, tout aussi décisive: une fois le cens acquitté, les tenures appartiennent en propre aux tenanciers, elles peuvent être achetées, vendues, transmises en héritage sans que le seigneur puisse opposer autre chose que le paiement de ce loyer, si bien que la notion même de servage, qui demeure parfois dans les textes, est totalement vide de sens. Sinon « de jure », l’affranchissement des paysans est désormais total « de facto ».
Enfin, le paysan peut valoriser « sa » tenure à sa façon, il profitera directement du produit de son travail, il sait que ce travail ne sera pas vain puisqu’il pourra en léguer les fruits à ses enfants. Encore fallait-il que le paysan soit travailleur et surtout « organisé », puisqu’il allait devoir remplacer l’intendant du seigneur ou le prieur de l’abbaye.  Rappelons que les paysans, à cette époque, et ils n’étaient pas les seuls, étaient illettrés et ne pouvaient avoir recours à un scribe, un notaire. Leur génie tint précisément au fait qu’ils surent s’organiser pour profiter au maximum des avantages qui leurs étaient offerts. Ils s’organisèrent en communautés; à défaut d’actes écrits, la parole donnée faisait foi. D’où le terme de Communauté taisible, autrement dit, tacite – c’est le statut  de « la parole donnée 
* «  (ce qui explique la rareté des documents).Ces communautés naquirent à la fin du XIIIème siècle, se développèrent au XIVème s., connurent leur apogée au XVème siècle. Au XVIème siècle, après les progrès de l’imprimerie et, corollairement, celui de la lecture et de l’écriture, François 1er  put imposer le Droit écrit, devant notaire; de facto les communautés tacites devenaient illégales. Encore fallait-il, pour les appliquer, que des juristes récolent les us et coutumes qui variaient non seulement d’une province à l’autre, mais encore à l’intérieur des provinces et parfois même, d’une paroisse à l’autre ! C’est à ce travail que s’appliqua le juriste et avocat Taumas de la Taumassière pour les coutumes du Berry. L’ouvrage parut en 1701, c’est dire que ces communautés eurent encore de belles heures au XVIIème s. La Taumassière les résume ainsi: 

« La Société taisible est (…) fréquente entre les Rustiques et Gens de village, laquelle s’induit de la demeure qu’ils font en une même maison, vivant à même Table, Pot et Feu, en communication de gains et pertes et mélange de Biens. » **

Les « communautés taisibles » sont donc nées de  mutations politiques, économiques et sociales. Notons qu’elles ne se développèrent pas partout dans le royaume. Elles seront toutefois particulièrement vivaces en Berry. Au départ elles sont essentiellement familiales et regroupent grands-parents, frères, sœurs, enfants, etc., peu à peu d’autres familles vinrent rejoindre ces communautés. Ainsi en 1479, d’après le terrier qui nous est parvenu du prieuré de Sainte Miroflète, à Rouvres-les-Bois *** la communauté des Chipault, à Rouvres, comprend au moins 60 personnes, plus modestes, celles des Ybert une 40aine et celle des Darnault, une 30aine.
Cette vie communautaire nécessite une solide organisation: pas de hiérarchie à proprement parler, mais un maître qui est désigné chaque année, la fonction est reconductible, ce n’est pas forcément le plus âgé, mais celui dont les qualités sont reconnues et l’autorité respectée. C’est le maître qui prend les décisions et répartit les tâches quotidiennes, il représente la communauté à l’extérieur, particulièrement au Conseil de village. A Rouvres, Jean Chipault, maître de la plus importante communauté, est aussi maire du Conseil.
Parallèlement, les femmes se choisissent une « maîtresse », qui n’est pas obligatoirement l’épouse du « maître »; ce sont les qualités qui priment. La maîtresse a la main sur toute l’organisation domestique, (et dans une communauté de 60 têtes, la charge est lourde);  elle est également responsable du  petit élevage, enfin, et ce n’est pas peu, elle est « sage-femme » et pratique les accouchements.
Les enfants ont une part importante dans la vie de la Communauté. Dès l’âge de 6 ans, ils participent aux travaux comme « bricolins« , plus tard ils deviennent gardiens, des oies d’abord, puis des moutons, ils sont ensuite vachers; adolescents, ils apprennent à « tirer » les chevaux (ou les bœufs, selon l’exploitation).
Les enfants peuvent dans certains cas bénéficier d’un sérieux avantage: l’instruction. Nous ne possédons pas de documents sur les Communautés de Rouvres, mais à Volvault, (que nous avons étudié et cité en référence), les Longuet avaient fait construire une chapelle, où une messe était dite chaque mois, à ce bâtiment était accolée une salle basse où logeait le « précepteur » et une salle haute à laquelle on accédait par une échelle et qui servait de salle de classe ! Les Longuets (garçons) savaient lire, écrire et…signer !

La propriété était collective; le statut juridique, celui de l’indivision; toutefois,  chaque membre de la communauté possédait une part du capital, celle qu’il avait apportée. Cette part était inaliénable. Un exemple illustrera mieux cet esprit communautaire. Un garçon vient-il à se marier ? la bru arrive au domaine avec sa dot: 3 oies par exemple, ou 2 moutons. Si elle vient à être veuve et  se remarie en dehors du domaine, elle renonce aux acquêts et  repart avec ses 3 oies ou ses 2 moutons mais ne tire aucun avantage des 10 ans ou plus passés dans la communauté; si nous remplaçons la bru par un gendre, le processus est le même. C’est cette part – considérée comme fondamentale – qui a fait que ces communautés prirent le nom de parsonneries et les individus, celle de parsonniers.

      Ces communautés ont perduré, même si elles en ont perdu l’appellation. Elles s’appuient sur la cellule de base de toute société: la famille; même si, aujourd’hui, cette cellule est l’objet d’attaques virulentes qui ont pour but de la détruire, au nom d’idéaux, politiques et économiques, apparemment contradictoires: individualisme et collectivisme. Elles sont rendues nécessaires par la nature même des travaux agricoles: les labours, les semailles, les fenaisons, les moissons, les battages, les vendanges,etc. toutes les pratiques culturales nécessitent un grand nombre de bras.

    A l’anarchie féodale, humus qui avait favorisé leur éclosion, a succédé le centralisme monarchique, lequel – s’appuyant sur les progrès techniques (imprimerie) et la diffusion des connaissances – va s’attaquer au droit coutumier et le remplacer par le droit écrit. Le Droit, oui, mais le même et pour tous. Les communautés disparurent parce que … »taisibles », elles étaient devenues illicites ! L’Edit de Moulins de 1566 stipulait que  pour « toutes choses excédant la somme ou valeur de cent livres (…) seront passés contrats par devant notaires et témoins, par lesquels contrats seulement sera (…) reçue toute preuve. » Certes l’édit de Moulins fut loin d’être appliqué, il faudra attendre les ordonnances de 1667 et de 1672 pour que cette pratique soit  généralisée, c’est à peu près à cette époque que les Rioland de la  Riolanderie de Poulaines se séparèrent.

       Les parsonneries marquent le passage d’une société agricole serve à une société libre, d’une société dépendante à une société maîtrisant désormais son outil de travail. Leur réussite fut incontestable et, même après leur disparition, elles ont servi de modèles aux exploitations familiales agricoles qui ont perduré jusqu’à nos jours. Les modernes G.A.E.C ne sont pas si éloignées des parsonneries.   Et pourtant, elles disparurent, victimes… de l’évolution et du centralisme technocratique !

         Il ne faudrait pas non plus passer sous silence des causes plus structurelles. L’accroissement démographique nécessitait un accroissement proportionnel des surfaces agraires, ce qui était impossible. Il fallut à certaines branches essaimer dans des exploitations voisines et, dans ces conditions, il fallait partager ce qui était indivis par nature. On imagine les conflits d’intérêts. Ne pas négliger non plus les jalousies qu’elles ont fait naître. Certaines ont réussi et donné naissance à des laboureurs d’une condition aisée, proche de la bourgeoisie des villes; d’autres n’ont pas su prospérer, face aux difficultés économiques, les paysans qui les composaient ont été abaissés au rang de « journaliers », de « manouvriers », dépendant d’une nouvelle « seigneurie » (!), celle des laboureurs !

Les sources, trop rares, ne permettent pas de comptabiliser les « parsonneries », toutefois, sans pouvoir en apporter la preuve formelle, on les retrouve dans la toponymie: les lieux-dits en [-ière], comme la Chipaudière, à Rouvres, témoignent d’une première vague d’associations familiales (XIVè -début XVème) , ceux en [-erie], comme la Riolanderie, à Poulaines, d’une vague plus tardive (fin XVè – XVIème s.); les deux suffixes provenant d’une même origine latine : [ -aria] signifiant l’appartenance.
Au XVIIème siècle, le latin disparaissant des textes juridiques  les actes stipuleront: les Baillaud, les Ogier, les Vioux. La toponymie, du moins la microtoponymie est un outil précieux pour les historiens.

  * On voyait encore, au XXème siècle, sur les foires, des maquignons « toper » dans les mains du client pour conclure
une  
 affaire !
**  iI faut nuancer le terme « maison », il est évident que 60 parsonniers ne pouvaient pas vivre sous le même toit.  Ils vivaient dans des bâtiments séparés, le plus souvent regroupés autour d’une cour, mais parfois même, plus éloignés. S’ils vivaient vraisemblablement au même pot, il faut entendre « en une même maison = en une même propriété ». Les travaux étaient répartis entre eux par le maître. Les uns pouvaient aller labourer, pendant que d’autres allaient « faire du bois ». La solidité et la pérennité de la parsonnerie tenait en la qualité du « maître », élu pour un an, donc facilement « éjectable ». Il faut tenir compte également de la puissance de la parsonnerie dans la communauté villageoise et de l’ivresse de ne plus être sujets d’un seigneur laïque ou d’un abbé, mais d’être libres et soumis à la seule autorité familiale. C’est pourquoi il est nécessaire de replacer les parsonneries dans leur contexte…..
***  cf. les articles en Histoire et en onomastique

**** Pour un plus ample développement,cf. notre article dans la revue de  l’Académie du Centre, année 1992. pp.123-156

retour