L’Ecorcheveau

l’ Ecorcheveau
… il faut partir
           Il m’a fallu bien des années pour revivre ces événements et tenter de comprendre les motivations qui ont alors guidé mes parents dans leurs décisions, – prises, il faut le souligner – dans la précipitation et le désarroi, face à un avenir imprévisible.
 Tenir, d’abord. Mon père et ma mère ne plaisantaient pas sur le rôle et la responsabilité qui étaient les leurs : les Tourangeaux pouvaient déserter en masse, n’en resterait-il que quelques-uns, ils se devaient d’assurer l’approvisionnement en pain. Le sens de la famille ensuite : surtout ne pas se séparer. Le défilé lamentable des réfugiés les avaient traumatisés: la fatigue, la cohue, les mitraillages avaient dispersé les groupes; des parents cherchaient leurs enfants, on ne savait plus trop si le grand frère était devant ou derrière, peut-être avec la grand-mère, on espérait les retrouver plus loin, toujours plus loin, la détresse morale était encore plus forte que l’épuisement physique.  Pourtant, en ce soir du dimanche 16, il était clair que la situation devenait intenable. Mon père s’accrochait toujours au miracle de la Marne. Le bruit courait que des unités fraîches remontaient vers le nord, on avait vu passer des canons, nos généraux avaient choisi la Loire pour arrêter les Boches. C’était une évidence. Nous allions être en première ligne, il fallait donc accepter l’inévitable et nous replier à notre tour. La solidarité familiale allait alors jouer un rôle prépondérant. la sœur aînée de mon père occupait une  fermette, la Mésangerie,  sur les hauteurs de Saint-Avertin. Mon oncle, jardinier, proposa de nous réfugier dans une cave qu’il connaissait bien puisqu’elle appartenait à l’un de ses employeurs, au lieu-dit l’Ecorcheveau, à proximité du château de Cangé, là même où s’était réfugié le Président de la République, Lebrun, et où s’était tenu le 12, mais nous ne l’apprendrons que plus tard, le dernier Conseil des Ministres, avant que le gouvernement ne parte pour Bordeaux. La proposition fut acceptée. Mais nous n’allions pas partir seuls ! Mon père avait une autre sœur (que nous appelions la tante Hortensia  à cause des soins maniaques qu’elle apportait à ses fleurs!), cette tante habitait sur le coteau de Saint-Cyr. Si la « stratégie » de mon père se révélait exact, les Doumas, puisqu’il s’agit d’eux, allaient tomber entre les mains des Boches ! Il n’était pas question de les abandonner. Il fut décidé que nos deux familles partiraient ensemble. Mais quand cette décision fut connue, ce fut une ruée: tous  les voisins suppliaient mon père de ne point les abandonner, sacristain, épicier, boucher, cordonnier. Les voitures étaient rares à cette époque et au matin du 17 mon père commença les rotations au volant de sa Prima-4 Renault, en commençant par les femmes et les enfants d’abord, comme dans les naufrages, et le mot n’était pas trop fort ! Puis ce furent d’autres voisins, des femmes surtout, célibataires, isolées, qui, prises de panique à la vue de toute cette agitation,  suppliaient mon père de les conduire hors de la ville; le matelas était hissé sur le toit, les ballots entassés dans le coffre et c’était la fuite chez un « cousin éloigné », une  » amie retrouvée », jusqu’au mardi 18 où , après avoir essuyé, rue Voltaire,  les premières rafales de mitrailleuses allemandes, mon père fut prévenu par les militaires qu’il ne pourrait plus faire l’aller et retour car les ponts, minés, allaient sauter. A 17 heures, le premier d’entre eux, le Pont de Fil, s’écroulait dans la Loire. A notre grand soulagement, notre père apparut et gara la voiture à l’entrée de la cave, en marche arrière, en prévision d’un départ précipité.

 

 la Cave
          La « cave » où nous avions trouvé refuge, située sous la château de Cangé où avait eu lieu le dernier Conseil des ministres, était en réalité une immense carrière souterraine, d’où avaient été extraites les pierres destinées à construire, entre autres monuments de la ville …. la cathédrale ! Une fois les premières salles franchies, on se perdait dans un réseau de boyaux plus ou moins encombrés d’éboulis, véritable labyrinthe dont on affirme de source sûre, qu’il s’étend sur une longueur totale de 30 km, bien que 15 d’entre eux seulement aient fait l’objet, à ce jour,  d’un relevé topographiqueOn racontait – sur ce dédale de couloirs des histoires effrayantes – des histoires de squelettes blanchis… (Plus tard, en 1943, mon propre frère et deux de ses camarades, cherchant à fuir le S.T.O et la déportation en Allemagne, seront les héros involontaires d’une aventure qui aurait pu être dramatique.)

          La première salle était assez vaste, et la voûte assez haute, pour y installer notre … »colonie de peuplement » ! La seconde salle était heureusement dotée d’un robinet d’eau courante. L’oncle jardinier avait introduit deux vaches, et le fourrage en conséquence pour que les nourrissons et les enfants ne manquent pas de lait. Mon père avait entreposé une fournée de pains et l’épicier son stock de conserves. La première journée fut consacrée à la répartition des places et aux installations, chacun eut droit à sa botte de paille et à ses couvertures. nous nous installions dans une vie nouvelle, riche d’aventures, qui n’était pas pour me déplaire. Mon cousin André, plus âgé et plus téméraire, avait remarqué dans la seconde salle un petit effondrement du tuffeau permettant d’accéder à un layon qui débouchait à l’air libre et poursuivait son bonhomme de chemin sur le tranchant du coteau. Il y découvrit deux soldats qui servaient une mitrailleuse.. (En écrivant ces lignes, je ne peux m’empêcher de sourire à l’évocation de la situation ubuesque qui était la nôtre: devant nous barrant l’horizon, Saint-Symphorien où les Allemands étaient en train de prendre position avant de faire sauter le verrou de Tours, au-dessus de nos têtes, un nid de mitrailleuses, derrière nous des ossements blanchis par les ans ! ). Une fois redescendu, le cousin ne manqua pas de faire à voix basse la relation de sa découverte à son jeune frère Hubert, lequel trouva aussitôt en moi un larron tout disposé à l’aventure. Le larron n’alla pas loin ! Il se sentit soudain saisi par derrière et secoué comme un prunier ! J’ignore aujourd’hui qui me sermonnait ainsi, mais j’entends encore la voix : « Tu veux donc nous faire tous mourir ! » Le reproche échappa à ma compréhension, mais je saisis que toute escapade était fermement interdite .
La vie s’organisait. A l’heure du repas, le pain et les conserves étaient répartis par familles. Mon père ne cessait de répéter comme un leitmotiv incantatoire: « Profitez-en, vous avez mangé votre pain blanc le premier ! » La première nuit fut calme. Nous avons mis un certain temps à nous habituer à nos nouveaux … matelas. La nervosité, entretenue tout l’après-midi par l’inaction, la promiscuité, (nous étions tous alignés les uns contre les autres comme harengs en caque), provoquaient des fous rires intempestifs. On s’interpellait à mi-voix. On riait du père Passat qui, en bon sonneur qu’il était, ronflait comme le bourdon de Saint-Julien ! Mon père était resté debout, appuyé à la voiture, il discutait avec d’autres hommes. Des bribes de phrases me parvenaient de plus en plus atténuées, de plus en plus sourdes, je comprenais que nous allions être tous prisonniers. Je m’imaginais dans une cour, fermée de hauts murs, et je tournais entre mon père et ma mère, avec des boulets aux pieds ! Ce doit être sur ces images dantesques que je sombrai dans le sommeil. Au petit matin, on alla au providentiel « robinet » pour procéder aux ablutions. Les uns après les autres, par pudeur; les femme d’abord, puis les grands enfants, enfin les mères avec les plus jeunes, j’étais du lot.
Cette atmosphère, mi-joyeuse, mi-tendue, fut vite troublée par les événements qui suivirent et se précipitèrent; les émotions ressenties furent alors si fortes que je suis incapable -aujourd’hui – d’en reconstituer la chronologie.

 

 l’Incendie
Il y eut  « la cinquième colonne ». On vit pénétrer un inconnu. Son aspect tranchait avec le laisser-aller qui était le nôtre. C’était un bel homme, élancé, « tiré à quatre épingles » : costume chic, cravate, chapeau. Sa prestance m’impressionna. On aurait dit l’Inspecteur, celui qui m’avait interrogé devant toute la classe et à qui je n’avais pu bredouiller la moindre réponse ! Il n’avait avec lui aucun bagage. Les autres hommes, ceux de la caverne, l’entourèrent aussitôt comme des mouches, le pressèrent de questions : qui était-il ? d’où venait-il ? où allait-il ? que voulait-il ? Il semblerait que sous ce déluge le malheureux était comme pétri, paralysé, quand soudain quelqu’un s’écria :
« vous voyez bien qu’il est de la cinquième colonne ! il est là pour nous repérer, il va nous dénoncer, nous allons tous être fusillés !« 
Les injures fusèrent. les hom
mes commencèrent à bousculer l’inconnu. Les femmes intervinrent pour qu’on « lui f… la paix ». Il est finalement reparti, sous les menaces et les insultes, mais comme il était venu, droit, digne, le regard perdu dans le lointain…. J’ai pleuré. Je ne comprenais pas ce qu’était cette cinquième colonne. Plus tard, quand mon sens moral s’est affiné, j’ai mesuré ce que la peur pouvait engendrer : la haine, la lâcheté. Cette image est restée gravée en moi. Encore aujourd’hui, dans mes cauchemars, j’éprouve un sentiment de honte.
Il y eut la bataille aérienne. Tout s’est passé très vite.
Un petit avion à cocarde s’est soudain présenté dans le ciel, devant nous. Il était seul. Aussitôt des appareils allemands l’ont pris en chasse. Quelqu’un a crié : »touché ! il est touché ! » On vit aussitôt qu’il traînait une écharpe noire derrière lui. L’avion s’est cabré dans le ciel comme s’il voulait prendre de la hauteur, puis il a dessiné quelques arabesques et il est tombé. Il n’est pas tombé comme une pierre, il est tombé en diagonale, comme s’il glissait sur une pente douce. Il a disparu de notre vue et nous n’avons pas su s’il s’était écrasé dans la vallée ou sur le plateau. On était triste. Les hommes baissaient la tête comme absorbés par une pensée profonde. L’un d’entre eux dit : «  on est foutu !  »
 Il y eut le bombardement de Saint-Pierre-des-Corps . Nous avons été surpris dans notre sommeil. Dès les premières explosions, on s’est levé et on s’est massé à l’entrée de la cave. La nuit était claire. J’avais – jusqu’alors – « entendu » les bombardements ,je ne les avais jamais « vus ». Je trouvais le « spectacle » magnifique. On distinguait nettement les panaches blanchâtres de la D.C.A. Les mitrailleuses lourdes anti-aériennes lâchaient à intervalles réguliers des balles traçantes qui striaient le ciel en se croisant. J’avais l’impression d’assister à un feu d’artifice. Les uns disaient que c’était la gare, qui était visée, d’autres, que c’était l’usine Liotard.
Il y eut – enfin-  l’incendie. Il faut préciser que la carrière que nous occupions n’était pas dans un creux, comme on pourrait l’imaginer, mais sur une hauteur. A la sortie de Saint-Avertin, la nationale grimpe un petit raidillon, s’assagit sur quelques centaines de mètres puis redescend sur Larçay. C’est au sommet de cette côte que se trouve la cave. A cette époque, le glacis, qui précède l’entrée, n’était pas occupé par une maison et le bord opposé de la route n’était pas arboré, si bien que nous bénéficions d’un excellent observatoire dominant toute la vallée. Depuis la veille, au moins, des incendies couvaient çà et là dans la ville, mais tout d’un coup, une barre entière s’embrasa. Le spectacle était néronien. Surtout la nuit. Parfois, c’était comme si un démon craquait une allumette, une grand flammèche bleutée s’élevait très haut, dansait, puis se fondait dans la masse des autres flammes, et c’était au tour d’une autre allumette de craquer à l’autre bout de la barrière. Une épaisse purée noire surplombait le tout et rendait les flammes encore plus rougeoyantes, plus dantesques. On distinguait nettement à droite, les tours de la cathédrale, à gauche le dôme de St-Martin et la tour Charlemagne. Manifestement c’était notre quartier qui brûlait. Le moment d’incrédulité passé, quand le doute ne fut plus permis, les femmes se mirent à pleurer et je pleurai avec elles. Je prenais rougeoyantes, plus dantesques. On distinguait nettement à droite, les tours de la cathédrale, à gauche le dôme de St-Martin et la tour Charlemagne. Manifestement c’était notre quartier qui brûlait. Le moment d’incrédulité passé, quand le doute ne fut plus permis, les femmes se mirent à pleurer et je pleurai avec elles. Je prenais conscience que « je n’avais plus de maison ! » les hommes étaient pâles. Mon père ne savait que répéter : « les salauds… les salauds… ». Puis c’étaient entre eux de longues discussions politiques où il était question d’un Briand, d’un Daladier (que je confondais avec saladier), de 36 et de toute une kyrielle d’autres noms auxquels je ne comprenais rien.
 

La rue des Halles (1ère à gauche) donne une idée de la rue Colbert – la rue Nationale, 3ème, saisie  après déblaiements
                                                                                                                                   dessins originaux de Ferdinand Dubreuil 

Epilogue
          Quand avons-nous quitté notre repaire ? Que sont devenus ceux qui, un temps, avaient partagé notre sort ? Je suis incapable de le préciser. Une anecdote témoigne de l’ignorance où nous étions de notre propre situation et de la confusion qui en résultait : quand mon oncle Louis sortit de notre abri en compagnie de son voisin et ami Guirolé, il se précipita au-devant d’une voiture qui venait de Larçay pour dire à ses occupants de ne pas aller plus loin, que les Boches étaient à Saint-Avertin; mal lui en prit ! la voiture était occupée par des soldats allemands !          Mon dernier souvenir a pour cadre la cour de la Mésangerie. Nous attendons notre père et mon frère Jacques qui sont descendus avec l’intention d’entrer dans Tours, d’aller aux nouvelles, et, dans la mesure du possible, de rapporter le reste du pain stocké au fournil, car ce dernier commence à manquer. Quand ils reviennent on se précipite. Ils ont pu entrer en ville. Ils ont pu approcher par le bas de la rue Colbert. C’est un spectacle de désolation, mais notre maison, protégée par l’église, est encore debout. Les voisins qui nous accompagnaient, les Carteau, les Berthault ont perdu la leur.
Voici, après plus d’un demi-siècle, le récit que fait mon frère de cette équipée: » Mon père m’a-t-il demandé de l’accompagner ? ou bien est-ce moi qui ait sollicité cette faveur ? ce dont je suis sûr, c’est que j’en éprouve une immense fierté : n’allons-nous pas à la rencontre de nos ennemis ?
Premiers frissons : à Rochepinard, sur la belle ligne droite qui traverse la vallée du Cher, pas âme qui vive, quand, soudain, un Allemand, tout « vert de gris » arrive sur une antique « pétoire »…mon père me dit : passons sans le regarder.Pendant ce croisement mon coeur a dû s’arrêter ou doubler de vitesse ! mais, l’assurance de papa, sa gaieté toute naturelle m’ont vite fait oublier ce moment de panique.
Une fois dépassé le théâtre, une odeur âcre de fumée nous prend à la gorge, quant à notre rue Colbert… à partir de la rue Jules Favre, ce n’est plus qu’un amoncellement de ruines fumantes, avec,  seul être vivant, comme une vigie, demeuré seul sous le déluge des bombes explosives et incendiaires, notre brave petit curé Bodin …
Seconds frissons : au carrefour de la rue Nationale et de la rue Colbert, juché au plus haut des éboulis, un soldat, fusil à la main, sur le qui-vive, prêt à tirer.. nous nous gardons bien de nous en approcher.
Meilleure surprise: notre maison est toujours debout, mais à l’intérieur il y règne une chaleur étouffante, toutes les vitres sont brisées, les peintures réduites en copeaux; seconde bonne surprise, le fournil, situé en sous-sol, a été épargné. le pain nous y attend. Nous chargeons au maximum la voiture à bras qui sert d’ordinaire aux livraisons et nous repartons, sans plus attendre… »
  Quand les questions posées à mon père et à mon frère sont terminées, je peux enfin demander des nouvelles de ma chatte, ma Minette. Elle est vivante ! elle a eu ses petits, ses deux flancs se touchent, elle a le poil tout roussi, mais elle est vivante ! Elle a bu toute une jatte d’eau.

En résumé, pour nos trois familles réunies autour de la table de vendanges, montée sur tréteau, les nouvelles sont rassurantes. L’avenir est inquiétant mais pour le présent nous avons échappé à un désastre que nos voisins n’ont pu éviter. Le lendemain matin, mon père nous emmène, ma sœur Yolande et moi, loin des dangers, dans une ferme avunculaire à Saint-Denis- Hors pour de très longues… de très, très longues vacances.
retour guerres