JUIN 1940

  juin   1940
                                                              les stukas 

      La prise de conscience de la réalité allait être brutale. En quelques jours mon univers allait basculer. Le mercredi 15 juin 1940, en début d’après-midi, le camp d’aviation de Parçay-Meslay était bombardé : les trois coups étaient frappés, le rideau se levait sur la tragédie.

  Je n’ai qu’un souvenir vague de cet incident : des détonations, la sirène, la descente à l’abri du préau. J’emprunte à mon beau-frère, André Lanchais, un extrait de son témoignage:

      » (…) il était environ 13h.55. Il faisait beau. Avec deux ou trois camarades de classe, nous étions sur le Pont-de-fil et nous nous hâtions vers l’Ecole Supérieure Paul-Louis Courier, située derrière la cathédrale. Nous avons vu une escadrille de six avions (ou environ) surgir au-dessus de nos têtes, se dirigeant vers le nord en piqué, droit sur le camp d’aviation. Au premier abord nous n’avons pas été surpris puisque nous voyions tous les jours de telles formations prendre cette direction pour atterrir. Nous nous sommes arrêtés pour les observer tant le piqué était impressionnant. C’est alors que nous avons aperçu sous les ailes, non pas des cocardes tricolores mais des croix noires ! Nous n’en avions jamais vues ! déjà les premières bombes éclataient, la sirène donnait seulement l’alerte, tant la surprise avait été totale, nous nous sommes mis à courir. Au bout du pont, je me suis retourné, une énorme fumée noire montait vers le ciel. »

          Un autre témoignage, celui de mon frère Jacques, confirme combien ce premier bombardement marqua les esprits :
      » Nous étions en classe depuis une demi-heure environ avec « P’tite cote », notre professeur de dessin industriel. Nous occupions, sous les combles du bâtiment nord, une salle largement éclairée par de vastes verrières. Nous avons vite abandonné nos planches à dessin pour jouir du spectacle des stukas qui, en piqué, juste avant leur redressement, larguaient leurs bombes soufflantes. En ligne droite, cinq kilomètres environ nous séparaient du bombardement mais les déflagrations étaient si fortes que le bâtiment tremblait, le rebord de nos tables n’était pas assez haut et tous nos ustensiles (té, équerre, gomme, tire-ligne) passaient par-dessus et tombaient par terre ! « 

          L’émotion fut considérable. C’est comme si la guerre nous avait rattrapés. Le bilan se répandit rapidement : 5 soldats tués dans l’abri de leur tranchée et 1 civil . La nuit suivante nouveau bombardement, nouvelles bombes soufflantes. La gare et les ateliers du chemin de fer sont visés. Nos parents s’inquiètent beaucoup pour leur livreur  qui habite le quartier. La fébrilité augmente. Dans la journée, des groupes se forment pour commenter les événements, (ou peut-être pour se rassurer mutuellement). Que faire pour se protéger ? l’opinion se divise : les pro-tranchées, plutôt âgés (elles nous ont sauvé la vie en 14-18), et les anti- , (s’il faut mourir ne pas mourir enterrés).

la débâcle

 Les jours suivants, la plus grande confusion règne dans la ville. Par la Tranchée, le pont, la rue Nationale, un flot continu de voitures déferle pour disparaître tout aussitôt vers le sud. L’exode se transforme vite en débâcle : c’est la cohorte des pauvres gens qui arrivent à pied, auxquels se mêlent charrettes et bicyclettes. certains poussent leurs maigres bagages dans des voitures d’enfant. Des gens venus du Nord, de Belgique, une fois le pont franchi, se répandent dans les rues adjacentes pour chercher un abri, un peu de nourriture. Les vacances ont été avancées et l’école définitivement fermée, à cause de sa situation près du pont, et des bombardements. Je suis libre mais j’ai ordre de ne pas sortir, de ne pas m’éloigner. La scène est exiguë, mais le spectacle dense. J’écoute, je me glisse, j’observe. J’entends des récits extravagants sur les atrocités des « boches », sur les pillages, et surtout sur le mitraillage des colonnes de réfugiés par les Italiens; j’entends dire: « les macaronis, ah ! les salauds, s’en prendre à des civils ! » (J’apprendrai par la suite que c’était faux, c’étaient bien des allemands qui mitraillaient les colonnes de réfugiés). Une jeune maman a vu son bébé tué dans ses bras, elle ne veut pas s’en séparer ! Elle pleure et tout le monde pleure avec elle: « vous ne pouvez pas le garder, il faut l’enterrer  » ; un voisin, M. Denet, « croque-mort » de son état, (c’est ainsi qu’on appelait les employés des Pompes funèbres), lui propose une inhuma-tion  dans la dignité au cimetière Lasalle, mais elle refuse, elle pleure de plus belle. Je ne saisis pas tout,   des mots, des phrases se perdent dans le brouhaha. Au fournil, mon père et les ouvriers pétrissent, roulent enfournent, il n’y a plus de pains « fantaisie », de « baguettes » que des pains de 6 livres que ma mère et mes soeurs débitent au couteau-hachoir fixé sur le comptoir et distribuent à tous les bras tendus. La nouvelle s’est répandue. La rue devant la boutique est noire d’une foule qui se bouscule pour entrer dans la boutique. C’est la pagaille, par la porte donnant sur la placette St-Julien, les réfugiés envahissent la maison. Mes parents leur offrent une chambre, et ma mère donne, donne, donne encore, vide ses armoires, aide, comme elle le peut, les plus démunis. Une Belge veut remercier ma mère à sa façon, elle lui offre un petit tablier qu’elle a brodé elle-même. Ce geste touchant s’incrustera dans la mémoire familiale, longtemps après, j’entendrai encore mes parents plaindre le calvaire des Belges et vanter leur gentillesse, leur générosité.

l’oncle-la-honte

 C’est pendant cette cohue, ce tohu-bohu que je fus témoin d’une scène familiale si pénible qu’elle hanta longtemps mes cauchemars. On vit s’arrêter devant la maison une « traction-avant citron », l’une de ces belles voitures dont étaient dotées les personnalités de l’époque. En descendit dans une tenue militaire impeccable, l’un de mes oncles. la surprise et les embrassades passées, il nous apprit qu’il était chauffeur du colonel, qu’il l’avait perdu en cours de route (!) et qu’il allait à Bordeaux, sa mission première. A ce discours prononcé peut-être sur un ton léger et eu peu trop dilettante, j’ai cru que mon père devenait fou. Il l’était d’ailleurs, mais de rage ! Tout y passa, la Marne, Verdun, le courage, la cinquième colonne, la patrie, la femme, les enfants et d’invective en invective où la lâcheté prenait de plus en plus de volume avec le ton, mon père mit son jeune frère à la porte non sans lui avoir à moitié arraché sa cravate!

           La colère ravalée et l’armistice signé, les deux frères oublièrent l’incident et furent unis comme avant par la même affection, mais je m’étonne encore aujourd’hui que cette altercation mineure ait eu sur moi un retentissement plus grand que les alertes de plus en plus nombreuses et les bombardements de plus en plus intenses.   

Le samedi 15, les Tourangeaux prennent la suite des réfugiés et, à leur tour, abandonnent la ville, par tous les moyens possibles. Le lendemain, des bombes tombent sur le boulevard Béranger et le quartier des Prébendes. Puis c’est au tour du Pont de Pierre d’être visé, l’objectif n’est pas atteint, les bombes tombent dans la Loire, mais aux deux extrémités, sur les places Choiseul et Anatole France, des immeubles sont soufflés. Nous sommes toujours accrochés à notre maison comme à une épave, mais pour combien de temps ? Qu’allons-nous devenir ? Que devons-nous faire ?

à suivre     l’Ecorcheveau
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