CHAUVIGNY-1944

Chauvigny   –   été 1944
Avant sa reddition, la fameuse division allemande,  commandée par le général Elster, traversa Chauvigny….
                                                                                                                  Roland Giraud raconte  …

     Nous parlions beaucoup du maquis constitué, pour une grande part, des ouvriers des carrières de pierre  exploitées auprès de la gare, tout comme j’avais entendu parler de résistance puisque la gare de Chauvigny était la dernière de zone libre avant que la France entière fût occupée par les Allemands. J’ai le souvenir de paquets de lettres cachés par les chefs de trains de marchandises sous les blocs de pierre – la castine – chargés sur les wagons plats.

 On parlait aussi d’hommes  habillés en ouvriers de la voie qui partaient, la pelle sur l’épaule et passaient la ligne de démarcation. Je me souviens également des camarades du Cours Complémentaire franchissant à Bonnes, matin et soir,  cette ligne de démarcation. Le père de l’un d’eux fut arrêté pour avoir fait traverser clandestinement la Vienne, la nuit, en bateau. Des groupes de  maquisards traversaient la gare, se déplaçant fréquemment. Des observateurs guettaient des collines surplombant la Vienne.

 Le 6 juin, j’avais passé le concours d’entrée à l’Ecole Normale de Poitiers : deux alertes pendant la nuit, quatre pendant les épreuves. De longs moments dans les abris, les caves du lycée. Les surveillants nous avaient laissés seuls dans le dortoir pour aller écouter la radio, nous n’étions pas au courant du Débarquement. Bataille à coups de polochons ; à leur retour, trahis par quelques petites plumes, nous nous sommes retrouvés au garde à vous au pied du lit pendant une demi-heure !

 L’un des employés de la gare était parti au maquis. Parfois lorsque j’étais dans le bureau de mon père, il me faisait sortir pour passer des communications téléphoniques. J’ai su depuis que les lignes  téléphoniques particulières de la SNCF servaient à renseigner le  Maquis.

  Je n’avais pas  17 ans mais j’en paraissais certainement davantage. Des voisins avaient conseillé à mes parents de m’éloigner, pouvant être inquiété en cas de passage des Allemands, ce à quoi ma mère répondait : «  je montrerai sa carte d’identité, ils verront bien qu’il est jeune ! ». A plusieurs reprises on avait parlé de faire sauter le pont, d’évacuer la rive gauche de la Vienne, quartier de la gare et de la route de Poitiers. Dans cette éventualité, ma mère avait préparé mon sac à dos, bourré  de vêtements et toute l’argenterie avait été cachée dans le sous-sol du château d’eau de la gare.

 Tout cela pour dire qu’il ne régnait pas une atmosphère de paix et que nous nous attendions au contraire à de possibles réactions allemandes:  des Allemands  avaient même eu des démêlés avec le maire, Me Toulat, notaire. Pour les Allemands, Chauvigny était sur l’itinéraire de repli vers l’est : Poitiers, Chauvigny, Le Blanc, Châteauroux, Bourges.

Jeudi 24 août

     Pendant la nuit, le Maquis a fait sauter le pont routier au –dessus de la voie de chemin de fer, coupant la route  de Poitiers  en haut de la côte. Il est 1OH 3O, une voiture allemande genre « command-car » arrive de la direction de Poitiers, capote relevée.  Son regard attiré par un attroupement sur le pont de la Vienne, le chauffeur a vu trop tard le trou béant. Evidemment ! Il y avait là un poste avec un fusil mitrailleur. Le véhicule bascule et se retourne. Deux occupants sont tués sur le coup dont un colonel, l’autre, blessé, criant « sales frannsoze » est emmené. En un rien de temps les deux morts sont dépouillés de leurs uniformes et enterrés à la hâte entre les deux voies de chemin de fer.

Vendredi 25 

C’est l’après –midi. Ma mère est partie en ville, de l’autre côté de la Vienne, faire les commissions, quand arrive l’ordre d’évacuation : une colonne d’Allemands de 700 à 800 hommes se dirige vers Chauvigny. Nous n’avons pas le droit d’attendre ma mère, elle ne pourra pas repasser le pont, nous dit-on. Et nous partons, mon père, mon frère et moi. Nous traversons la ville  et nous nous dirigeons vers la laiterie, dans un petit vallon. Pourquoi cet endroit ? Avions-nous été conseillés ? Ou bien mon père, combattant de 14-18 avait-il compris que nous étions là, à l’abri ? Dans une petite carrière  de pierre nous nous retrouvons une dizaine de personnes dont la famille Jager, notabilité de la rive gauche. Nous  entendions des détonations puis tout à coup des sifflements juste au-dessus de  nos têtes suivis d’éclatements sur le coteau en face, pas d’habitations mais des arbustes ou des fourrés d’après mes souvenirs. Mon père jugea qu’il ne fallait pas rester là et nous voici, courbés en deux, courant pendant une centaine de mètres jusqu’à la première maison, accueillis très chaleureusement, bien entendu. Et nous patientons. Je n’ai  pas le souvenir du repas mais je me souviens de la nuit passée par terre sur le plancher. Qui avait choisi ? Mais je dormis côte à côte  avec une jeune fille, nièce de M.Mme Jager, parisienne  réfugiée sous de meilleurs cieux d’autant qu’elle me confia par la suite que,  bien que catholique, elle portait le jour de sa communion solennelle l’étoile jaune sur sa robe blanche parce que de descendance juive !
Le lendemain matin, calme complet. Conversation entre les grandes personnes. Que faire ? Tout le monde est persuadé que les Allemands sont repartis. Mon père  et un employé de M. Jager décident d’aller voir. Que  s’est –il passé ? Je l’ai su après. A quelque trois cents mètres, ils sont tombés sur une patrouille allemande, faits prisonniers et enfermés à la mairie dans les anciennes halles.

  Samedi 26

       Voici donc mon père pris comme otage avec tous les hommes rencontrés par les patrouilles allemandes. Ils sont là une centaine. L’après-midi, on les fait sortir.  C’est un lieutenant de la Gestapo qui commande, le même lieutenant qui était déjà venu une dizaine de jours auparavant, à la recherche de renseignements sur les maquisards dans Chauvigny et ses alentours: Chauvigny, baptisée  par lui, la « Cité du Maquis ». Il trie les otages, les plus de cinquante ans qui vont être libérés, et  aux moins de cinquante ans : « Messieurs la guerre   est finie pour vous » lance-t-il. Mon père a quarante neuf ans depuis le 24 août. Les otages sont mis en rangs par quatre sur la Place du Champ de foire, encadrés par des soldats en arme. Commence l’interrogatoire individuel après présentation de la carte d’identité. Sont suspects les plus jeunes, ceux qui portent des chemises bleues  « uniforme »  des maquisards. Arrive le tour de mon père. « Ah ! le chef de gare, les officiers anglais vous téléphonent ! » . C’était la vérité ou à peu près. En réalité le téléphone de la gare, jugé peut-être moins surveillé, servait à renseigner la Résistance ainsi qu’en témoigne ce certificat du 4 novembre 1944 :

 

Je, soussigné, Pierre, Chef du Service renseignements Pierre,

certifie que M. Giraud Lamy Honoré, chef de gare 5e classe à Chauvigny a rendu de grands services aux FFI en assurant clandestinement la liaison téléphonique avec le PC de l’Indre à Ingrandes, ceci pendant les mois de juillet et août 194 4                                                                       

                                                                             Certificat du 4 novembre 1944

 

 Revenons au récit, l’officier ironise sur le téléphone et les Anglais. A ce moment du  récit mon père pensa….. » si jamais il sait qu’un colonel allemand est enterré sous la voie de chemin de fer, mon compte est bon » , c’est juste à ce moment-là, heureuse coïncidence ! quel soulagement !  qu’un homme a cherché à s’enfuir, grand brouhaha, tirs de soldats, l’homme a été tué. Revenant interroger les otages, le lieutenant de la Gestapo est passé à un autre. Les coups de cravache pleuvaient sur les plus jeunes, sur ceux qui n’étaient pas de la région. A l’un d’eux qui avoua sortir d’un sanatorium pour s’engager dans le Maquis, le lieutenant tira une rafale de mitraillette dans le ventre. L’homme resta ainsi étendu devant  les marches de l’Hôtel de Ville avec interdiction d’y toucher. Un autre avoua être maquisard, il fut emmené pour conduire des soldats jusqu’à son  camp. On retrouva son corps après le départ des Allemands. Les otages sont enfermés dans les halles, toujours dans la crainte d’être fusillés.

Dimanche 27

     Les sentinelles permettent à des femmes d’apporter à manger aux otages. Dans l’après-midi deux avions viennent bombarder et mitrailler en haut de la côte de Poitiers donc,  à proximité de la gare, autant qu’il m’en souvienne, dans la propriété de M. Jager où des troupes étaient cantonnées.

Lundi  28

Dans l’après-midi,  les otages sont emmenés de l’autre côté de la Vienne, en passant par le pont du chemin de fer non détruit. Ils servent de couverture pour les préparatifs de départ des Allemands. Puis ils sont convoyés jusqu’à la gare et enfermés dans le magasin aux colis dont la fenêtre a été garnie de barbelés. Situation ubuesque : le chef de gare enfermé dans le magasin aux colis de sa propre gare et qui voit les soldats entrer dans son logement et en ressortir, emportant tout ce qui était facilement transportable : nourriture, vêtements, bijoux. Les otages étaient gardés par des Russes incorporés dans l’armée allemande. C’était le repli de l’armée allemande et il est à penser que la plupart avaient compris que la défaite était inéluctable. A partir de là, deux attitudes étaient possibles : la vengeance par la destruction et la mort ou la temporisation par lassitude ou pour sauver sa vie. Quoi qu’il en soit, ces gardiens proposèrent à leurs otages de les faire prisonniers, leur tendant leurs armes,  ce qui fut refusé par crainte d’un piège toujours possible. Dans la nuit les soldats partirent après avoir recommandé d’attendre une heure après leur départ pour sortir. Le départ des soldats a été vite connu puisque, dans l’après-midi, près du pont, nous nous sommes tous retrouvés, mon père, ma mère, mon frère et moi, nous deux, nous  étions toujours restés ensemble. Retrouvailles particulièrement émues. Pour la première fois de ma vie, j’ai vu mon père pleurer. Et ma mère nous a raconté ces cinq jours, seule, ne sachant rien de nous trois:

Le vendredi, ses courses terminées, elle voulut repasser le pont alors qu’on préparait sa destruction et que le quartier ouest de Chauvigny était évacué. Elle eut beau expliquer qu’elle voulait nous retrouver, rien à faire, elle ne put passer. Je ne sais comment elle arriva dans une ferme ou un hameau en dehors de la ville. Le lendemain matin, samedi donc, s’approchant d’un groupe en grande conversation elle entendit : « Je viens de voir le chef de gare qui a été arrêté. » Une interlocutrice a eu beau faire signe, c’était trop tard, elle avait entendu. Son mari arrêté et ses enfants seuls, où ? Le dimanche après-midi, après le passage des deux avions, bombardant et mitraillant, autre conversation entendue. « Je viens de voir bombarder le silo qui a été détruit « . Comme le silo était à trente mètres de la gare, la maison est détruite avait elle pensé. Heureusement il n’en était rien. Fragilité des témoignages ! Quel soulagement donc quand elle a retrouvé les siens.

Et nous, mon frère et moi, qui étions dans cette petite maison ! J’ai le souvenir de notre hôte, modeste ouvrier qui s’était fabriqué un violon et qui en jouait pour nous distraire. Nous n’étions pas particulièrement tristes. Nous avons su  très rapidement  que mon père et l’employé de M. Jager avaient été faits prisonniers mais j’ignore comment nous l’avons appris. Je me souviens seulement avoir dit : « S’ils le tuent moi j’en tue dix ».

       Nous couchions par terre directement sur le plancher, nous nous tenions par la main, la jeune fille et moi. Nous avions vu que les Allemands occupaient la laiterie , mais nous ne nous hasardions pas dehors. Les vivres vinrent à manquer ! Les grandes personnes en avaient-elles conclu que les Allemands ne paraissaient pas être très belliqueux puisqu’ils devaient savoir la maison occupée mais n’étaient pas venus voir ? Toujours est-il que deux dames s’armèrent de courage et allèrent jusqu’au poste, expliquant que nous étions là une dizaine de personnes sans rien à manger. Elles demandaient l’autorisation d’aller en ville pour rapporter du ravitaillement. Là, on leur expliqua que c’était possible mais que dans leur troupe avaient été incorporés des Hindous, qu’ils violaient les femmes, que c’était donc très dangereux pour elles. On leur adjoignit alors un soldat en armes pour les accompagner et je les vis revenir, le . soldat portant les sacs. Je le revois montrant les photos de sa famille, expliquant qu’il était Autrichien. Je n’ai pas le souvenir d’avoir eu faim.

 Le retour à la maison fut plus éprouvant. Tout était sens dessus dessous, le contenu des armoires au milieu des chambres, les tiroirs vidés, les vélos disparus, y compris celui de mon frère, un vélo d’adolescent.
Avec le recul, il est permis de se poser la question : pourquoi la ville de Chauvigny et ses otages s’en sont-ils tirés avec un moindre mal ? Songeons à Oradour, à Tulle à Saintes-Gemmes (Indre), à  Maillé (Indre et Loire) et d’autres, pas plus « coupables » que Chauvigny la  » Cité du Maquis   »  comme l’appelait le lieutenant de la Gestapo. Quelle était la mission de la colonne allemande forte de 700 à 800 hommes ? Etait-ce une opération contre la Maquis ou était-ce une colonne en retraite qui fut retardée par la destruction du pont défendu par la Résistance ? Celle-ci avait sans doute pour mission de retarder la retraite de l’armée allemande , le pont aurait de toute façon été détruit par l’aviation au prix de risques encore plus importants pour la ville.

  Immédiatement après les événements, toute la population sut gré au maire, Me Toulat, de l’avoir protégée. Il était sur place, supportant les injures, lui, notaire, obligé de fabriquer des cercueils destinés aux soldats tués dans le bombardement, de les transporter dans une charrette. Il fut d’ailleurs un des rares maires nommés par Vichy qui resta en place,  et à chaque fois réélu.. Il fut dit également que le lieutenant de la Gestapo restait malgré tout sous les ordres d’un commandant allemand docteur en médecine de l’Université de Montpellier dont les sentiments étaient vraisemblablement éloignés de l’idéologie nazie. Un sentiment d’estime se noua d’ailleurs entre Me Toulat et lui qui avoua : « Malheureusement nous avons des brutes dans l’armée allemande » et il eut les larmes , lorsque Me Toulat lui remit une boussole qu’il avait sur lui en disant : « je vous remercie de votre confiance ; je vous demanderai d’accepter ceci, en souvenir du maire de Chauvigny ».

Oui ! C’est certainement grâce à de tels hommes que Chauvigny et ses otages furent préservés.

 

Le 6 mars 2005,
le premier secrétaire de l’ambassade d’Israël à Paris
remettait à Me Toulat en la personne de son fils
la médaille des  Justes parmi les nations
 »  pour son action en faveur des Juifs pendant la guerre « .

 

                                                                                                                              Roland Giraud


la gare de Chauvigny

(suite)  la reddition de la colonne Elster

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