1944- les BOMBARDEMENTS sur TOURS

les Bombardements sur Tours 
1944. – les Allemands sont vaincus, ils se replient. Les Américains, pour accélérer la défaite, multiplient les bombardements. La vie à Tours est intenable. Toutes les personnes, dont la présence n’était pas indispensable ont évacué la ville et se sont réfugiés à la campagne. Nous avons retrouvé des lettres qui traduisent le climat délétère qui règne sur la ville. Nous y ajoutons des notices de journaux relatant les lieux , les  dates des bombardements et le nombre des victimes.
          Tours le 8 juin 1944
                                                       ( ……………………………………..)
            je vous transmets cette lettre ce soir, pour vous tranquilliser sur notre sort;  encore une fois, nous en avons été quitte pour la peur.
    Nous venions de passer une nuit tranquille, quand ce matin, à 6 heures , nous avons été réveillés par la sirène; nous n’en menions pas large car depuis 4 heures et demie des camions et des tanks ne cessaient de passer rue Nationale, ils allaient vers le Pont de Pierre.
     A 8 heures les premières bombes tombaient, le bombardement dura 1 h. ainsi que la DCA. Ce qui était le plus pénible, c’était de voir ces petites communiantes qui s’affolaient et qui pleuraient de peur. Le prêtre a donné ordre aux enfants et à leur famille de se diriger sous les cloches; nous-mêmes étions dans l’escalier du clocher.
      Les bombes étaient destinées au Pont de la Motte, il a été touché. Malheureusement tout un quartier de Ste-Anne-la Riche ainsi que les Maisons Blanches sont comme nos pauvres ruines de la gare. On comptait déjà ce matin 45 morts et 33 blessés, mais il y en a encore sous les décombres. Il est vrai que les gens ne sont guère sages de ne pas avoir évacué avant, puisqu’ils le savaient.
     Dans les morts, il y a deux petites communiantes de La Riche, le petit camarade à Claude, Michel Abraham ainsi que son papa, sa maman et sa sœur. C’est le petit Deloince qui m’a appris cette nouvelle ce soir.
     Ma chère petite Yolande, mon cher petit Claude, ne vous tourmentez pas pour moi, car où nous sommes, nous ne craignons rien; pour ce qui vient de se passer, nous savions très bien qu’un jour ils viendraient sur cet endroit.
       Maintenant parlons d’autres choses ce sera mieux. Aujourd’hui nous avons eu la visite de Solange Roy, elle était heureuse de me faire voir sa belle toilette; elle est venue m’offrir une image ainsi qu’à maman. Son repas de communion était dans … sa cave ! elle n’a pas eu autant de chances que Claudine, l’année dernière. Ce soir, je suis allée chercher les photos de communion, vous en faites une drôle de margoulette ! On dirait que vous avez peur qu’une bombe vous tombe sur le nez ! Il ne faut pas que j’oublie de te dire, Claude, que ta plante verte est en bon état, je crois même qu’elle a poussé, ce n’est pas étonnant… avec tous mes soins.Papa et maman pensent bien à vous, et moi, votre grande soeur, je vous aime, mes chers petits et je vous embrasse de tout cœur.                                        Jacqueline                                                                               
Le bombardement du 8 juin dura 1 heure de 8h. à 9h. Une centaine d’avions par vagues successives, jugés à 4 ou 5000 m de hauteur pour échapper aux tirs de la DCA allemande, lancèrent plus d’un millier de bombes de divers calibres, dont certaines d’une tonne. L’objectif était les ponts ferroviaires (La Motte, Montlouis, Cinq Mars). Les ponts ne furent pas détruits. Les bombes tombèrent sur la Riche, St-Cyr, Tours et Joué. Bilan: 70 civils tués, 56 blessés dont 32 graves. Au mois de Juin Tours subit 13 bombardements, certains, par vagues successives duraient toute la journée…et la nuit ! Au total plus de 150 morts, un nombre considérable de blessés, pour un bilan militaire pratiquement nu.
La solidarité ne s’arrête pas au cercle familial; entre copains, on s’inquiète, on s’informe…comme cette lettre reçue de mon copain Gérard (nous étions en 6ème).
  Beaumont-la-Ronce, 16 juin 1944                                          Cher camarade

     Je t’avais promis de t’écrire, comme tu le vois, je tiens ma promesse. Je suis à Beaumont, ou, mieux, à la Touche. Il est arrivé beaucoup de choses depuis ma dernière lettre; je vais te les conter brièvement.
Je ne devais partir que Jeudi, ou vers la fin de semaine, mais une bombe étant tombée lundi soir à 100 m. de chez moi, chez l’orthopédiste de ta rue, en face de la place, cela décida un départ plus brusque.. Il fut décidé que je partirai avec ma mère mardi tantôt. Je devais prendre le laitier qui fait la tournée dans la région et qui allait me déposer à 4 km de la maison. On devait partir à 17 h.; on est parti à 19h.30 en pleine alerte ! Nous avons traversé le pont, des personnes qui étaient avec nous se sont évanouies. Moi, je ne me faisais pas fier, je regardais en l’air, mais rien n’est venu, tout a été calme. J’étais monté à l’arrière du camion parmi les bidons de lait et les sacs à charbon de bois. Enfin, malgré les émotions, on est arrivé à bon port. J’étais en sécurité. Malgré cela des mitrailleuses crépitaient non loin de nous. C’est le régime de la terreur. Mon père, comme tu le sais, ne doit pas quitter la ville. Jeudi matin, à 7h.30 des avions passent au-dessus, je peux les voir. Direction, la ville. J’entends des explosions et je vois une colonne  de fumée: le feu! Je ne me sentais pas tranquille. Des avions en flammes se sont abattus. Pendant ce temps mon père était descendu à la cave. Tout à coup la lumière s’éteint et un grand bruit: 3 des 4 issues sont bouchées ! Ils sortent de la cave. Ma maison de 3 étages est réduite à un rez-de-chaussée, une bombe en plein dessus ! Tout est perdu. Encore heureux que tout le monde soit vivant. Le grand bâtiment en face est en feu ainsi que la maison d’à côté. Des bombes sont tombées en face de chez toi, mais ta maison est encore debout. L’église est touchée. La grande rue aussi. C’est épouvantable. Ma chatte est morte. Et ça va sûrement recommencer. Il ne restera plus rien. J’espère que chez toi tout le monde est vivant. Moi je suis sinistré total. Avec ce qui nous reste on peut tout juste aller camper. Heureusement que l’on a cette maison. Mon père déblaie les ruines. D’après lui, la bombe est tombée dans la cuisine. Les maisons d’à côté sont soufflées mais debout.
         Je n’ai pas encore de nouvelles de Rabier. Tous mes livres de classe sont sous les décombres.

Et toi ? le secteur est-il calme ? T’amuses-tu bien ? T’es-tu fais des camarades? La Fouine paraît-il ? Y-t-il eu beaucoup de dégâts à la boulangerie ? Si cette lettre te parvient, réponds-moi.
                                                  Mes amitiés, ton camarade, Gérard

* la maison de Beaumont
** Avec la Fouine ( Guy Renard) , je rédigeais un journal…manuscrit  qui circulait dans la classe !

le 15 juin, par vagues successives, l’aviation américaine s’attaquait : à 7h30, à Tours, au pont de pierre sur la Loire et au pont de la Motte; à 8 h. au viaduc de Cinq-Mars-la-Pile; à 8h30 au pont de Port Boulet; à 8h.30, à Esvres etCivray, à des trains de carburant à l’arrêt.  Bilan de la journée, les objectifs ne furent pas atteints (sauf les trains (?) mais: 19 civils tués, 25 gravement blessés. Citons parmi les tués de notre quartier Colbert: le charcutier CHARTIER, les plombiers COUTANCIN et LIMOUSIN, un cimentier, OGGERI, des ouvriers des chemins de fer,  GIGOU, PLUME, PORCHERON avec son épouse et son frère,  un retraité de l’Enseignement, MAZEAU, et des femmes, ouvrières d’usine pour la plupart, CORNILLOU, CHICHE, TESSIER. C’est miracle que la bombe tombée au 14 rue des Amandiers,  sur la maison de mon ami Gérard, n’ait fait aucune victime. Outre les pertes humaines : 73 maisons détruites, 110 gravement endommagées. Outre la maison de Gérard,   mon école place Anatole France et celle de ma sœur, rue Voltaire, ainsi que la « Manutention » proche de la cathédrale.
Saint- Cyr (sur-Loire) le 25 juillet 1944

Mon cher petit Claude
ma chère petite Yolande,         

Après 1 heure et de demie de trajet, nous sommes arrivés à Tours, sans trop de fatigue; pendant le parcours nous avons cueilli au passage un homme qui, en nous tenant compagnie, nous raconta ce qui s’était passé la veille dans notre cité: la caserne du 501 a été touchée, ainsi que les rues avoisinantes; à Saint-Cyr un dépôt d’autos a été touché rue de la République; il y a eu également des bombes aux Fontaines à Saint-Avertin. Il y a des morts et des blessés dans les trois endroits. Enfin, tout cela n’était pas fait pour nous encourager !
La rue Voltaire n’est plus une rue mais un tas de décombres; de là on aperçoit le chevet de notre église, je n’en revenais pas, je ne croyais pas qu’il y avait autant de dégâts ! Arrivés rue Colbert, même tableau, les dégâts sont moins importants. Dans ces deux rues nous ne trouvons que des déblayeurs, pas une personne de connaissance, je me demandais bien ce qu’on était venir faire ici !
Après une courte halte d’un quart d’heure à la maison; nous montons à Saint-Cyr. Sur notre chemin nous sommes heureux de rencontrer M.Sirotteau, M. (illisible), et M.Sergent ainsi que
Monsieur le Curé qui nous a promis de laisser le clocher ouvert toute la journée, en cas d’alertes. Nous ne savons pas encore ce que nous allons faire, mais j’ai dit à Monsieur le curé que ce n’était pas une place pour s’enfermer avec deux dames ! Nous avons bien ri !
          Je suis bien contente, Gisèle est là et M.Traverse ouvre son magasin cet après-midi.
          Nous avons eu une alerte à 10 h. et une autre à 2 h.et demie. Quand cette dernière a sonné, nous étions au jardin à cueillir des fraises et des poires. Il fallait nous voir décamper tous les trois et sauter sur notre vélo. La rue Fleury était noire de monde, des gens comme nous qui couraient aux abris .
          Les dégâts rue Fleury peuvent se comparer à ceux de Tours. Heureusement qu’il n’y en a pas grand; notre maison n’a pas beaucoup de dégâts, juste le toit et quelques morceaux de plâtre tombés à l’intérieur; quant au jardin*, il est complètement labouré, les arbres fruitiers ont été bien secoués, mais il reste quand même quelques fruits !
         Cette nuit nous avons été réveillés par une alerte à minuit, de la mansarde où je couche je voyais très bien le bombardement qui semblait être dans la direction d’Angers.
         Pour aujourd’hui je ne vois plus rien à vous dire, nous commençons à travailler cet après-midi comme convenu. Je vous récrirai demain.
           Votre grande soeur qui vous aime bien et vous embrasse de tout cœur.
                                                                                                  Jacqueline

J’oubliais de vous dire que ce matin c’est la mitrailleuse qui nous a réveillés, à 6 h, ils mitraillaient Charentais. Ils ne sont pas bêtes, ils savent à quelle heure je me lève !!

  •  notre père, en vieux poilu de 14, avait construit « au fond du jardin » une tranchée solidement bardée et recouverte de pieux; une des bombes larguées le 19 juillet était tombée sur la tranchée et l’avait pulvérisée. On imagine la peur rétroactive de nos parents et de notre sœur , à l’idée du sort qui leur aurait été réservé s’ils s’étaient trouvés au « jardin » ce jour-là.; c’est la raison pour laquelle, ce 25 juillet, ils n’avaient d’autres ressources que de s’éloigner le plus loin possible, à bicyclette !
    A la suite de tous ces bombardements sur Saint-Cyr, mon père avait découvert une hélice d’avion fichée en terre; hélice qui fut conservée longtemps comme trophée de guerre.
      Comme en juin et les mois précédents, les bombardements ont été, en juillet, quasi quotidiens, mais il faut tenir compte des alertes incessantes qui créaient un climat de panique.   Dès qu’une escadrille était annoncée, se dirigeant plus ou moins dans la direction de Tours  la sirène hurlait et – la nuit – le son était encore plus lugubre, je l’entends encore à plus de 70 ans de…distance ! Tout le monde se précipitait aux abris. Et gare aux retardataires ! Une jeune femme, que je ne connaissais pas et qui devait travailler comme « bonne » dans l’une des maisons du quartier, n’eut pas le temps de gagner « la tour », elle fut projetée, à deux reprises, par des bombes soufflantes* contre le mur de notre maison, je la revois, hagarde, toute « déguenillée » (les vêtements en lambeaux) les femmes l’entouraient d’une couverture et la gardaient dans leurs bras. Les morts qui s’accumulaient après les bombardements accentuaient la peur, surtout celle d’être enterrés vivants dans les caves qui servaient de refuge. Mon frère Jacques qui, à l’époque, avait 19 ans, n’attendait pas la fin de l’alerte, dès les premières bombes, il sautait sur sa bicyclette et courait sur le lieu du bombardement pour déblayer les amoncellements de pierres et libérer…les caves. L’initiative était d’autant plus dangereuse que les américains lançaient des bombes « à retardement ». Mon frère Jacques était ainsi  parti, parfois une journée entière et revenait, le soir, noir de poussières collantes et fourbu.
      Nous avions la chance d’habiter près de l’église St-Julien et nous nous réfugions dans une tour qui donnait accès aux orgues et au clocher. Nous ne risquions pas d’être enterrés vivants, ce qui nous rassurait, mais si l’église brûlait, nous eussions péri asphyxiés dans les flammes. Quand nous entendions les bombes siffler (on les appelait « torpilles », instinctivement « on rentrait la tête dans les épaules » (!), notre père qui restait au pied de la tour nous rassurait à sa façon: « tant que vous entendrez le sifflement, la bombe n’est pas pour vous, celle qui vous tuera, vous ne l’entendrez pas »!
Au cours des derniers mois, aux « forteresses volantes » se mêlèrent des « chasseurs-bombardiers à double fuselage » que l’on appelait des « bi-queues » . Ils volaient à basse altitude, (4 à 500 m), échappant ainsi aux radars  et piquaient sur la cible; l’effet était double, les cibles étaient plus souvent atteintes et les pertes humaines beaucoup plus rares. On disait que c’étaient des aviateurs canadiens. Je n’ai jamais su la vérité.  Quoi qu’il en soit, les aviateurs américains avec leurs « forteresses » étaient haïs et les canadiens, avec leurs bi-queues, adulés.

  • Alors que mon père se trouvait seul, au magasin, avec une cliente, lors d’une attaque surprise sur le pont de pierre, une bombe soufflante tomba dans la rue devant la boutique, la cliente et mon père furent projetés dans la cuisine attenante, heureusement car le plafond du magasin s’écroula ! De nombreuses anecdotes pourraient être ainsi rapportées, certaines tragiques, d’autres ubuesques.                                                                 
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