Jean Riolan, père ca1539 – 1605

Portraits d’hier … et d’aujourd’hui
Jean   Rioland   (père)

(La graphie Rioland, avec un [-d] final est celle retenue sur les cahiers de catholicité. C’est la transcription en latin [Riolanus] qui a fait perdre le [d] final sans que lesdits médecins ne perçoivent l’énormité phonique que prenait leur patronyme !)

Effigies Ioannis RIOLANI
Medici Parisiensis obiit  aetatis
anno salutis 1605 .
die 18 . Octobris
ce portrait illustre l’édition posthume de ses oeuvres complètes (Opera omnia)
parues en 1610, in folio de 665 p.

Les ORIGINES
          Les origines des Rioland picards, telles que nous les présentons, doivent être reçues avec prudence.  Nous avons consulté les dictionnaires biographiques du XIXème siècle abordant les Rioland médecins, les Mémoires de Pierre de l’Estoile et de  Guy Patin,  diverses notices contenues dans les bulletins de Sociétés Savantes, des  documents notariaux aux archives départementales de la Somme, et des sources diverses à la bibliothèque de la Faculté de médecine de Paris. Toutes ces sources présentent entre elles des différences notables, voire contradictoires. Toutefois, nous pensons que – même si elles devaient faire l’objet de corrections ultérieures –  ces origines peuvent offrir un cadre suffisamment crédible pour une étude plus complète.

         C’est en Picardie que nous avons trouvé la plus grande variété de graphies du patronyme (ex: Ryolem – Rhiolen, etc) . Le dialecte picard plus près des origines germaniques percevait peut-être plus mal au Moyen Age la racine latine du verbe [rioler], nous ne le savons pas. Quoi qu’il en soit, par sa graphie et sa rareté, le patronyme Rioland n’était pas d’origine Picarde. C’est pourquoi nous pensons que ce Rioland devait être arrivé en Picardie par le jeu du compagnonnage et ses origines doivent être rattachées aux Rioland, tisserands de la région de Valençay, d’où provient l’ancêtre éponyme. Cette hypothèse est hasardeuse mais plausible. La graphie Riolan sans [d] tient à la latinisation du patronyme par les descendants médecins, objets de cet article : Johannis Riolanus . Cette graphie (savante) a été retenue par les historiens mais n’a laissé que peu de traces dans la patronymie. (A noter que le cahier de catholicité,relevé à Amiens, note : Jehan Rioland).

          Jehan Rioland serait né à Amiens en 1539, d’un père marchand drapier, échevin de la ville; ses ancêtres avaient été tisserands avant de devenir saiteurs .   La  » sayette  » qui mêlait fil de laine et fil de soie  était une spécialité amiénoise  créée à la fin du XVème siècle; son commerce se développa rapidement et fut probablement à l’origine de la  richesse  des Rioland .   La maison de  » l’âne royé » ( = à l’enseigne de l’âne rayé ), rue des Poirées, face au pont du Clenquin fut construite au XVème siècle par le « mayeur » de la ville: Du Caurel. Elle passa ensuite aux  de Hauchecorne, puis fut donnée en 1510 à Robert Picquet. Il est probable que ce Jehan Picquet n’avait pas de fils, du moins pas en état de reprendre le « métier » et c’est probablement pour cette raison qu’il donna sa fille, Louise, en mariage à son compagnon. C’est donc probablement par son mariage avec Louise Picquet que Jehan Rioland en devint le propriétaire.   La situation aisée de Rioland lui conférait le statut de bourgeois. Il était décédé en 1539 car ses biens furent partagés, le 12 juillet, entre ses deux fils: François eut la maison de « l’âne royé », les dépendances et la maison Calendre qui jouxtait celle-ci. Deux autres maisons situées « tout contre » « le Vert Chercle » et « la Navette » furent attribuées à Jehan, mais comme la maison de « l’âne royé » était plus importante, François dut verser à son frère un cens de cent sols par an. Jehan avait été installé chanoine de la cathédrale d’Amiens le 12 avril 1536, en remplacement de Pierre Bocquet.
Un épitaphier de 1925 a relevé au cimetière de Saint-Denis d’Amiens,  » à la 72ème arche » les épitaphes suivantes :
    » Cy giste le corps d’honorable homme Me Jehan Ryolem, en son vivant    chanoine de l’église de N.D. d’Amiens qui trespassa le 19è (…) 1549
    » Cy giste François Ryolem, honorable homme bourgeois et marchand de la ville et cité d’Amiens qui trespassa le 28e juillet [1563]. Priés Dieu pour luy.

       Ce François  , qui décéda en 1563, était passé de saiteur à marchand drapier, poursuivant ainsi son ascension sociale, il fut échevin de 1555 à 1559.  François (2), qui épousa Marie de Caiz en 1549, doit être considéré comme l’aîné de ses fils : il poursuivit les activités de drapier et lui succéda à l’échevinage de 1564 à 1571, (il fut « désigné d’office par lettres royales de Charles IX, envoyées de Tarascon et datées du 8 décembre »). François (2) décéda en 1572. Nous lui connaissons au moins 3 enfants: Etienne, Catherine et Marie.  Il est également possible que  François, baptisé sur la paroisse St.Leu, le 15 août 1560 et Marie, le 22 janvier 1561, aient été les deux derniers d’une lignée mal définie.


la maison de  » l’âne royé », à Amiens    elle fut détruite par un incendie en 1890
           En l’absence d’une autre fratrie, on peut considérer que Jehan, le médecin dont il est question dans cet article, né en 1539, était  l’un des fils de  François (1) mais  nous n’avons pas pu faire la lumière sur ce point. Le même doute existe sur une soeur qui épousa un certain René , (une autre soeur nommée Marie aurait épousé Sixte Havard et serait à l’origine de la lignée des Savary-Mandereau) , enfin, au moins deux frères: l’un, avocat, l’autre, religieux. Quoi qu’il en soit, frères ou germains, il n’y avait à l’origine qu’une seule famille Rioland, née du mariage de Jean avec Louise Picquet.
Le   PHILOSOPHE
           Si François, l’aîné, fut appelé à poursuivre les activités familiales amiénoises et à endosser les responsa-bilités politiques de l’échevinage, Jean  fut envoyé, lui,  au collège de Picardie à Paris, pour y parfaire ses études. Travailleur acharné, il étudiait, en plein jour, été comme hiver, portes et fenêtres fermées à la lumière de la bougie. Brillant étudiant,  non seulement il  acquit la maîtrise des langues anciennes: grecque, latine,  hébraïque, mais il apprit plusieurs langues européennes, qu’il parlait couramment, ce qui lui permit – sa vie durant – de correspondre avec les Humanistes de son époque. Guy Patin disait de lui  que c’était un homme doux et bon, Pierre de l’Estoile, dans ses « Mémoires », ajoutera qu’il était « estimé en sa profession, l’un des plus doctes, non de la France seulement, mais  de l’Europe »!
 
       Son érudition le poussa tout naturellement à enseigner la philosophie, ce qu’il fit au collège de Boncour. Il n’a que 26 ans, lorsque paraît son premier livre (qui s’apparente à un manuel scolaire) sur  » l’origine, les progrès et la décadence de la philosophie »; en 1568, il publie un ouvrage critique sur la pensée de Pierre Ramus, d’autres essais suivront, si bien que la biographie de Jean Riolan pourrait se confondre avec sa bibliographie :  – destin et libre arbitre, –  Dieu et la Nature ne font-ils qu’un ? –  Dieu est-il  le moteur premier, etc.
Le    MEDECIN
            A 35 ans, il entreprend une nouvelle étape: il étudie avec ardeur la médecine. Il a pour maître Simon Piètre, qui avait adopté les idées de la Réforme et qu’il sauva lors de la sinistre Saint-Barthélemy en venant le soustraire à la meute sanguinaire pour le cacher au sein même de l’abbaye Saint-Victor. Jean obtient la licence en 1568,  le grade de docteur en 1574; il est élu  doyen en 1586 et sera – comme le voulait la tradition –  réélu l’année suivante.  De cette époque date son mariage: il entre dans l’éminente famille de son professeur et maître, Simon Piètre, en épousant la fille : Anne.

            Jean Riolan ne fut pas moins brillant médecin qu’il avait été brillant philosophe; les deux disciplines étant d’ailleurs étroitement imbriquées dans la pure tradition d’Hippocrate et de Galien. Nous avons la chance de posséder l’un de ses cours , grâce à son  élève, Abraham de la Framboisière, qui nous en a laissé une copie manuscrite. Ce cours, rédigé en latin, émaillé de nombreuses citations en grec, recouvre une année universi-taire complète (1584-1585). Il traite successivement de la Physiologie, de la Pathologie, de l’Hygiène, de la Thérapeutique, de la Pharmacie et de l’Alexipharmaque (remède contre les venins).

          Loin de s’enfermer dans un passéisme stérile, Jean Riolan se passionna pour l’anatomie et procéda à de nombreuses dissections, passion qu’il communiquera à son fils. On apprend ainsi que  » pour avoir un corps propre à la dissection, plusieurs conditions sont nécessaires  » ut sit mortuum non vivum…. (!)  » qu’il soit en bon état de conservation, pas trop gras et qu’il soit mort plutôt par l’oeuvre de l’eau que par la pendaison » ! Cet ut sit… « qu’il soit mort et non vivant » en dit long sur les moeurs de cette époque! Quel qu’en soit le domaine, ses travaux, fondés sur l’observation, étaient empreints de précision et de concision,  par un effort de vulgarisation, il  prit soin  de les mettre à la portée de tous ses étudiants.

          Le décanat donna à Jean Riolan l’occasion de se montrer un défenseur acharné de la Faculté de méde-cine. Il n’eut de cesse de dénoncer les « charlatans » qui pratiquaient une « médecine parallèle » sans en avoir les compétences: barbiers, chirurgiens, alchimistes, métallurgistes, chimiâtres, Paracelsistes….
         « les chirurgiens et barbiers font en sorte qu’on ne les distingue plus des véritables médecins »   
           » Adonc, la chirurgie est subordonnée à la médecine tout autant que la pharmacie et le chirurgien ne peut opérer ni enseigner sans le recours à la médecine. »
            Il n’éluda aucune polémique, comme le signale Patin dans ses Lettres:
   » … cette apologie de Mayerne ne manqua pas de réponse. M.Riolan, le père, y répondit par un livret exprès, élégant et savant à son accoutumée…. »

La « responsio ad libavii maniam » qu’il prononça contre Harvet (médecin d’Orléans) en 1603, souleva l’enthousiasme de ses confrères : les 43 maîtres promulguèrent sur le champ un décret par lequel ils condam-naient l’art spagyrique (chimique); ils prirent à leur charge l’impression du livre contre Libavius, (60 exem-plaires qu’ils se distribuèrent),  exemptèrent son fils (Jean) des frais de licence (180 livres) et  lui firent cadeau d’une belle salière en argent, remplie de sel, comme symbole … de la sagesse de son argumentation !
Une autre diatribe contre la médecine chimique de Paracelse  parut en 1600 « Censura Scolae parisiensi contra Alchimiam lata » (Paris, in-8). Les chirurgiens – à qui il reprochait ignorance et manque de méthode, furent également l’objet de plusieurs pamphlets.

POSTERITE
              Jean Rioland (père) s’éteignit le 18 octobre 1605, à l’âge de 67 ans, d’un ulcère rénal.
Anne Pietre l’avait précédé en mai 1604. Ils laissèrent 6 enfants vivants
            – Jean, l’ainé,  brillant successeur de son père, anatomiste
            – Anne qui va épouser le non moins célèbre Bouvard, premier médecin de Louis XIII,
co-fondateur avec, Jean,  son beau-frère du Jardin des Plantes. 

            – François, curé de St Germain le vieil, 
            – Marie qui va épouser Henri Peigné (médecin ?)
            – Jeanne, la plus jeune des filles épousera égalment un médecin, Michel Francier
            – Claude, dont nous ne possédons aucune trace.              Il faut souligner qu’à l’encontre des bourgeois de son époque qui recherchaient des offices pour obtenir des titres de noblesse, Jean Riolan se consacra totalement à la médecine (pratique et enseignement) et vécut modestement.
 BIBLIOGRAPHIE
1.-  Ad dialectam P.Rami, Paris, in-4°, 1568

2.-  De primis principiis rerum naturalium libri tres. Paris, 1571, in-8°
                                                                                                         et    Montbéliard,1588, in-8°
3.-  Ad librum Fernelii De elementis …comentarius, Paris,1575, in-8°

4.-  Ad impudentiam quorumdam chirurgorum qui Medicis aequari,& chirurgiam publice
profiteri volunt, pro veteri dignitate Madecinae apologia philosophica. Paris, 1577. in-8°

5.-  Ad librum Fernelii De facultatibus …animae , Paris ,1577, in-8°

6.-  Commentarii in sex posteriores physologiae Fernilii libros.
                                                                     Paris, 1577, Montbéliard, 1589, Anvers, 1601; tous in-8°

7.-  Ad librum Fernelli De procreatione hominis , Paris, 1578, in-8°

8.-  Iannis Riolani in Libros fernelij Partem physiologius, partem Therapeuticis
Commentariij. Accesserunt eiusdem Rio
lani De Primis principiis rerum naturalium.
Libri III, 480 pp. Montbéliard,1588

9.-  Ars bene medendi. Lyon, 1589, in-8° (réédition 1601,Paris,Périer, in-12)

10.-  Ad libros Ferneli de Abditis rerum causis J.Riolani commentarius Livre II Ch XVIII
Unde natae totius substantiae proprietas, Paris,1598,in-8

11.-  Chirurgia, s.l.1601, in-8°   

 12.-  Ad libros Ferneli de Abditis rerum causis J.Riolani commentarius , Livre II Ch XVIII
Unde natae totius substantiae proprietas , Paris ,1602, in-8°

Ses  » Universae medicinae compendia, parus à Bâle en 1601, furent réédités à Paris en 1606, 1618, 1619, 1638. Paraissait encore, en 1640, 35 ans après sa mort sa doctrine sur les fièvres: Tractatus de febribus.
En 1610, son fils avait réuni ses ouvrages philosophiques sous le titre  Joannis Riolani patris opera. (Paris, Périer,1610, in fol.)

A consulter

  –  Robert Benoît, Conceptions médicales à l’Université de Paris d’après les cours de Jean Riolan à la fin du
XVIème siècle,
in Histoire, Economie et Société, 1995,n°1
–   
Guy Patin, Lettres, éd.Reveillé-Parise, Paris, Baillière,1846
–   
Pierre de l’Estoile, Mémoires, éd.Jouaust-Lemerre,P.1899

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