retour guerre

Tours  1939-1940

La Drôle de guerre  

 l'enfant humilié

            Le seul souvenir que j'ai conservé de l'entrée en guerre de la France est celui d'une humiliation. Au matin du 4 septembre 1939, l'effervescence était à son comble. Je me tenais bien droit, attentif, essayant de saisir les propos que mon père échangeait avec une voisine, quand celle-ci, se baissant vers moi, s'étonna de ma "sagesse" et m'adressa des compliments pour le moins hyperboliques. Mon père crut bon de surenchérir et d'ajouter que j'étais un bon élève, que je lisais bien et que le maître était très content de moi. Joignant le geste à la parole, il me tendit le quotidien de l'époque, la Dépêche du Centre, me demandant de lire la "une" qui s'étalait alors en énormes caractères. Je ne saurais l'affirmer aujourd'hui  avec certitude, mais je crois que c'était :

M O B I L I S A T I O N   G E N E R A L E 

Je m'exécutai et me sauvai tout aussitôt, furieux. Comment mon père pouvait-il laisser croire que je ne savais lire que "les grosses lettres", alors que je lisais couramment depuis deux ans ! Etait-il si ignorant de mes connaissances ? ou bien était-il ignorant lui-même ? J'ai honte d'avouer que j'ai eu du mal à effacer ce doute qui s'était insinué en moi.
          Du haut de ses onze ans, ma soeur Yolande était plus à même de comprendre le tragique de l'évènement. Elle m'a confié depuis l'angoisse qui étreignait notre famille: notre père allait-il être rappelé ? " Il a plus de 40 ans ",   " il a quatre enfants ";  s'il doit être rappelé, " il le sera sur place", tels étaient les arguments avancés pour calmer les esprits. Le spectre des morts, des orphelins, des veuves, agitait toutes les familles. Mais, pour tous, la guerre allait se dérouler au loin, à la frontière, la ligne Maginot était infranchissable. Personne ne pouvait imaginer la suite des évènements: les civils - au même titre que les Poilus de 14 - en première ligne.

 


La drôle de guerre

          Quoi qu'il en soit, j'ai vécu dans une tendre indifférence les mois qui suivirent et que les historiens ont appelé "la drôle de guerre". Je continuais à aller en classe, je jouais, je riais. L'hiver fut rigoureux:: la neige qu'il fallait déblayer à la pelle pour sortir de chez soi, la Loire prise dans les glaces, les glissades étaient sources de joies quotidiennes. Comme l'étaient à l'école les exercices d'alertes: quand Monsieur Huguet, notre directeur, sifflait au bout du couloir, il fallait se lever immédiatement, quitter les bancs, rangée après rangée, courir mais sans précipitation et toujours deux par deux, descendre les escaliers et gagner le préau. Exercice d'autant plus apprécié qu'il était le plus souvent suivi d'une récréation! Comme le fut " l'essayage " du masque à gaz ! Que de pitreries avons-nous faites derrière ces gros hublots, avec cette trompe qui nous pendait au nez ! Il est évident que tous les écoliers ne réagissaient pas avec autant d'insouciance. Voici comment ma soeur Yolande témoigne de cette même expérience:


               " La maîtresse, après nous avoir expliqué ce que nous allions faire,  remit à chacune d'entre nous un masque à gaz, puis nous conduisit dans une salle qui donnait sur le jardin du Musée. Là, un homme nous montra le revolver qu'il tenait en main et dit qu'il allait tirer une cartouche de gaz et que ce gaz allait piquer les yeux de toutes celles qui avaient mal mis leur masque. Nous avions si peur que nous avions toutes, à l'avance, les yeux qui picotaient ! " 


           En ce qui me concerne, je ne ressentais aucune angoisse et je me souciais bien peu des lainages et des chaussettes que tricotaient les dames pour les " pious-pious- " de l'époque.

 

le conditionnement

 

          Je me suis longtemps demandé pourquoi ces premiers mois de la guerre avaient été perçus par l'enfant que j'étais comme un jeu, comme une aventure exaltante et non comme une catastrophe. Simple insouciance enfantine ? la réponse n'est pas si simple. En réalité, je crois que toute notre éducation nous avait préparés, sensibilisés à l'éventualité d'une guerre. La guerre nous la connaissions, elle nous était familière.


          Le traumatisme causé par la " Grande Guerre de 14-18 " n'était pas cicatrisé, une vingtaine d'années seulement nous séparaient de cette  "boucherie". Le patriotisme, lié à l'idée de sacrifice et d'honneur, était une des vertus cardinales de notre morale laïque. L'anecdote qui suit montre à quel point notre père, engagé volontaire, dragon "héroïque" à Verdun, au Chemin-des-Dames, nommé sous-officier " au feu ", élu vice-président d'une association d'Anciens Combattants ne plaisantait pas avec l'hymne national. Mon frère qui venait d'être admis à l'Ecole Supérieure Paul-Louis Courier, dut, à l'heure du repas, faire un compte-rendu de cette première matinée. Il précisa bien imprudemment que tous les élèves, réunis dans la cour, avaient chanté la Marseillaise..

          - " Au moins, connais-tu bien les paroles ?"

 demanda mon père avec une pointe d'incrédulité. Ainsi encouragé, mon frère s'exécuta aussitôt et entonna le refrain avec un accent triomphant : "Aux armes, citoyens...", qu'il termina à la potache par un tonitruant  " qu'un sang impur abreuve nos sillons, tas d'cochons !" Il n'avait pas eu le temps de baisser le menton dans son assiette qu'il reçut une de ces gifles mémorables qui vous marquent l'éducation d'un garçon !

              Parmi les centres d'intérêt hebdomadaires - sorte de  " fil bleu " qui guidait tous les exercices de la semaine -  nos manuels scolaires en réservaient un à : " la Patrie - l'Armée - la Guerre ". J'ai retrouvé le très officiel Lyonnet de mon enfance; voici l'exercice de vocabulaire proposé au cours élémentaire          (7 ans) :

                         noms :  le fantassin, le cavalier, l'artilleur, etc.
                                        l'infanterie, la cavalerie, etc.
                                        le régiment, le bataillon.
                                        le général, les officiers, le colonel, etc.

A ces noms il fallait associer des adjectifs :
                                    
 brave, courageux, endurant, discipliné, etc.

et des verbes:             s'aligner, défiler, s'exercer, manoeuvrer, se défendre, attaquer
                                                 combattre, vaincre.

La lecture d'appui était extraite d'un texte de Warnod (?) et racontait "la rentrée des troupes françaises en Alsace". On pouvait y lire notamment:

            " Les grandes villes firent à l'armée le même accueil enthousiaste.
              Le 18 novembre, les soldats du Maréchal Pétain défilaient à Metz
              sous une pluie de fleurs."


            Je me demande aujourd'hui ce que l'enfant de 7 ans pouvait bien comprendre à un tel texte; mais si je souligne les expressions : grandes - accueil enthousiaste - Maréchal Pétain - pluie de fleurs-  je mesure mieux combien des opinions, des comportements, devenus condamnables par la suite, ont pris racines dans ces lectures que nous ânonnions, paragraphe après paragraphe, élève après élève, et autant de fois qu'une diction maîtrisée l'exigeait. Et je précise que ces manuels scolaires avaient été distribués dans les écoles bien avant la déclaration de guerre de 1939 !
           Aux côtés de Jean Richepin, de La Fontaine, Victor Hugo demeurait le poète privilégié de nos écoles. C'est au cours moyen que j'ai appris par coeur ce poème dont je n'ai pas oublié les vers dithyrambiques :

                    Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie
                    Ont droit qu'à leur tombeau la foule vienne et prie
                     ..........................................
                    Gloire à notre France éternelle !
                    Gloire à ceux qui sont morts pour elle !
                    Aux martyrs ! Aux vaillants ! Aux forts !
                    A ceux qu'enflamme leur exemple, 
                    Qui  veulent place dans le temple,
                    Et qui mourront comme ils sont morts !


          Et ces accents patriotiques se retrouvaient dans d'autres "thèmes de lecture"; au chapitre "jeux", le Lyonnet  proposait l"exercice "à trous" suivant:

                           Les garçons jouent de préférence à .. ....
                            les filles à ..  ...

       Ainsi, la guerre pour les garçons, la poupée pour les filles devenaient des évidences... qui aurait osé se dresser contre l'autorité morale du maître ou de la maîtresse ?
A ce même chapitre (jeux), le général Caillou avait été l'une de mes lectures préférées.


                   " Il a vu parfois passer des sabres, des fusils, des drapeaux,
                    des fanfares; une autre fois la première page en couleurs 
                    lui a montré des cavaliers s'entre-tuant... et maintenant 
                   Caillou aime la guerre !
                   Et voilà pourquoi, dans le jardin, près de la rivière qui le
                   borne, il commande aujourd'hui une innombrable armée. 
                   Il s'est fait un sabre avec une branche d'arbre. Des pots
                   de fleurs renversés, vides, béants, lui sont autant de canons, etc."

          Certes, le texte se termine lamentablement pour ce pauvre général Caillou, qui s'enfuit devant... une poule! Mais cette phrase, cette phrase  terrible proposée aux écoliers comme un devoir républicain :  Caillou aime la guerre !
Combien de fois ai-je réinventé cette page ? Comme lui, je me fabriquais des sabres, des arcs, des flèches, comme lui je disposais des canons aux endroits stratégiques. Quant aux poules, je ne risquais rien, puisqu'elles étaient prisonnières, derrière un grillage, un stalag vulgairement appelé - poulailler.

                Ce ne sont là que quelques exemples empruntés à mon livre de français, mais les manuels d'histoire, dont j'étais friand, me proposaient les mêmes modèles, enrichis d'illustrations suggestives: Vercingétorix et les pieux où s'empalaient les Gaulois, le vase de Soissons et la hachette ensanglantée,  l'attaque du château fort, Jeanne d'Arc, Louis XI, Henri IV,etc. A chaque page, la guerre, la violence quand ce n'était pas le sadisme avec la Saint-Barthélémy : les corps nus défénestrés, les femmes traînées par les cheveux, les noyés au fil de la Seine. Toutes ces images censées me préparer à ma vie d'adulte !

                Ainsi, la famille, l'école, tout m'avait prédisposé à la guerre et je trouvais ce mot, dans la bouche des adultes, tout à fait naturel. Je me demande même si je n'éprouvais pas une certaine excitation, une certaine jubilation.

 


Pierre MILLE, Caillou et Tili, in, Lyonnet et Besseige, Lecture et Langue Française, Istra,193?, p.14

 

à suivre : la débâcle