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Saint - Nicolas


 
11 et 12 juillet 1944

de notre correspondant, Yves Parachaud

Eté 44 - Yves Parachaud a 15 ans; il est collégien à Saint-Léonard en Limousin, 
où il prépare le concours d'entrée à l'Ecole Normale. 
Déjà plusieurs années que la guerre a pénétré les campagnes; et , cette année- là, 
 l'horreur et la peur qui l'accompagne vont atteindre leur paroxysme. 
 Aujourd'hui, Yves raconte, - pour que " plus jamais ça " -,
il raconte, en termes simples, sans littérature, 
un récit d'une authenticité poignante où l'humour pointe le trait de la dérision.
Il raconte la vie au village, la déclaration de guerre, la mobilisation, le départ du père pour le front, la débâcle, les réfugiés exténués, le "Travail, Famille, Patrie" du maréchal,
la formation des maquis, jusqu'au jour où .........

 

Des vacances anticipées ...    


       
Lorsque le débarquement eut lieu, le 6 juin 1944, nous étions, mon frère André  et moi, au collège de St.Léonard. Le collège - où nous étions en pension - n'était pas éloigné de St.Nicolas où nous habitions, mais les communications étaient difficiles entre la maison et la pension ; ( on prenait le train à St.Léonard, vers 7 heures, arrivée à Limoges vers 8 heures; nous reprenions l'omnibus en direction de Périgueux à 13 h.20; déposés à Bussière-Galant une heure plus tard, nous regagnions St.Nicolas à pied et nous étions à la maison vers 15 h.30 ) et tout ce temps : plus de 8 heures pour moins de 70 km  ! En cette période troublée la maman nous voulut près d'elle; on ne savait pas ce qui pouvait se passer; tant pis si les études en pâtissaient un peu. Elle demanda notre retour au directeur et nous quittâmes le collège le 10 juin (jour du massacre d'Oradour-sur-Glane). Il faut bien dire que nous avions préparé les valises que nous emportions et la malle - qu'on ferait prendre plus tard - avec une certaine joie et sous les regards envieux des copains : pour nous, c'était déjà les vacances ! Les autres élèves quittèrent le collège une dizaine de jours plus tard, les cours étaient perturbés, plusieurs professeurs absents pour cause de Résistance.

              La tragédie d'Oradour ne fut connue que quelques jours après le 10 juin. Ce fut l'horreur et la peur : de tels faits pouvaient se reproduire. Dans chaque famille on prépara valises et paquets dans lesquels on mettait ce que l'on avait de plus précieux et des vêtements : si les Boches et les Miliciens se manifestaient on filait dans les bois, ils ne nous trouveraient pas. Et nous, on savait où l'on irait : derrière chez Beyrand, dans le fond du taillis, à sept ou huit cents mètres du bourg.

           Les Alliés ayant réussi le débarquement, on avait pensé, naïvement, que les Allemands allaient quitter rapidement la France. Mais ils étaient encore là, et ils le montraient. La Résistance maintenant était mieux organisée : coups de main et sabotages se multipliaient. L'occupant avait peur à son tour, il fallait qu'il montre qu'il était encore puissant et des civils le payaient durement, d'où sans doute le massacre d'Oradour, (nous ignorions encore ce qui s'était déroulé à Tulle). Début juillet, une atmosphère d'excitation régnait à St.Nicolas: on avait vu des maquisards (des voitures s'étaient arrêtées en haut du bourg); on disait que ça chauffait pour les collabos; on savait les Allemands aux abois, on craignait aussi leur réaction.

 



                                                             

 

 


          

Les maquisards ...

          Et nous voici au mardi 11 juillet 1944.
          Effervescence dans le village ce matin-là: vers 9 heures des maquisards s'étaient arrêtés sous le gros marronnier, en haut du bourg, un side-car avec deux hommes jeunes, casqués de cuir et trois autres dans un petit camion - venant de Cussac, ils se rendaient à La Roche d'Abeille pour récupérer un parachutage d'armes effectué dans la nuit. Nous étions là, plusieurs, impressionnés, admiratifs devant ces jeunes gens armés, qui bavardaient, plaisantant même comme des civils que rien ne préoccupe. Ils repartirent au bout de quelques minutes. Pourquoi s'étaient-ils arrêtés ? Pour se montrer ? demander l'itinéraire ?
            Un moment après, une rumeur circula (qui avait téléphoné ? à qui ? : un convoi allemand était sorti de Limoges et avait pris la direction de Châlus. les hommes de St.Nicolas se concertèrent. Que pouvait-on faire ? Qui prit l'initiative à ce moment là ? Il fut décidé de fermer la route en abattant les arbres... Où ? Au Fer de l'Âne, sur la route de Bussière, à quinze cents mètres du bourg. Le lieu proposé convenait : le virage très prononcé; à droite, tout au bord de la route, de grands sapins, de chaque côté des taillis interdisant tout passage de véhicules. C'était une mission possible pour les "sans armes" : retarder, gêner les Boches dans leurs déplacements. Voici donc les Valade, Dumont, Ribleur et autres volontaires qui s'équipent de haches, de scies et prennent la direction du Fer de l'Âne. Comme j'aurais aimé les accompagner ! Mais la maman nous avait bien recommandé, en ces temps agités, de ne pas nous éloigner de la maison. Alors, en fils obéissant, je restais dans le hameau. Il faisait très beau. Les cerises étaient mûres. Le père Brun chauffait son four : il allait cuire son pain. Il y avait du mouvement à St.Nicolas, des sujets de conversations.....
            Les bûcherons revinrent vers midi : la route était barrée par quatre ou cinq gros sapins. L'après-midi, nous guettâmes le retour des "maquis"; nous étions nombreux sous le gros marronnier, devant chez Ribleur, en haut de la  ligne droite qui précède l'arrivée dans le bourg. Vers dix-sept heures, nous aperçûmes, là-bas, vers l'école,  le petit camion .
            Jeannot se mit à gesticuler : " Arrêtez !... arrêtez !..."
Les véhicules s'immobilisèrent, un attroupement se forma autour:
      " - Vous ne pouvez passer, la route est fermée... les Allemands sont du côté de Châlus...
          - Il faut absolument qu'on rentre, maintenant ...
          - C'est trop dangereux, faites un détour par Saint-Priest ...
          - Non, ... c'est trop long; il faut dégager la route ..."

      Rien à faire; les maquisards veulent rejoindre leur camp le plus tôt possible et par le plus court chemin; ils ont des armes dans des containers dissimulés sous une bâche. A contrecoeur, semble-t-il, les "bûcherons du matin reprirent leurs outils et le chemin du Fer de l'Âne, les uns, à pied, les autres avec leur bicyclette qu'ils tenaient à la main - car la route est montante, mais il faut penser au retour . J'avais envie de les suivre, plus encore que le matin, mais la consigne, c'est la consigne. Je les regardais s'éloigner, le side-car devant, puis le camion dans lequel avaient grimpé quelques ouvriers, les autres, dont des curieux, suivant à vélo ou à pied. Nous retournâmes à la maison où le repas du soir fut vite expédié.
                                                                       

                                     

 L'embuscade ...

 Puis, la copine Fernande, une fille de Valade parti au Fer de l'Âne, me demanda de l'accompagner : son père lui avait ordonné d'aller chercher les vaches dans un pré situé à l'ouest du bourg, à environ un kilomètre et de les ramener avant la nuit. Il était guère plus de dix-neuf heures et le soleil était encore haut. Je n'avais pas très envie d'aller chercher les vaches, mais Fernande avait peur à cause de ces mouvements inhabituels qui troublaient la quiétude ordinaire du village. En route pour le pré ! Chemin faisant, un ronflement lointain, monocorde, qui s'amplifiait, nous intrigua. Qu'est-ce que c'était ? Et soudain, alors que nous atteignions la maison la plus éloignée du bourg, en haut de la côte de Galimoujoux, une fusillade éclate, nourrie, là-bas à droite, vers le Fer de l'Âne... On se battait à sept ou huit cent mètres de nous.
           Et la maman ? Elle devait se demander où j'étais.. Demi-tour, vite. La fusillade continuait.

           " Attends-moi, Vivi, attends-moi !.."

Fernande sanglotait. Les jambes molles, elle n'avançait pas vite. Des explosions retentirent. Des obus ?

            " Donne-moi la main ... ne me laisse pas. !"

Je n'étais pas inquiet pour moi, mais je pensais à l'angoisse de ma mère. Je tirais Fernande... ( elle entendait, dit-elle longtemps après, les balles qui "miaulaient" au-dessus de nos têtes, je ne m'en souviens pas ). Par contre, les rafales d'armes automatiques, les explosions dans ces bois pouvaient s'entendre de très loin.
           Nous voilà presque chez Thèvenin, à deux cents mètres de la maison. Je lâche la main de la copine et galope ... des coups de feu, plus sporadiques ... la maman est là-bas, au milieu de la route, regardant vers le haut du bourg, anxieuse.

          "Ah ! te voilà ! Où étais-tu ?"

Elle est soulagée, elle me croyait parti avec les hommes au Fer de l'Âne....
           On ne tirait plus.
           Vite, nous prîmes valises et paquets - chacun savait ce qu'il devait porter et .. direction les bois. Le pépé Parachaud ne voulut pas nous accompagner : il était déjà au lit et il lui fallait s'habiller, il s'était fait opérer de la cataracte et ne voyait pas très clair. Et puis il ne voulait pas aller très loin .. qu'on ne s'inquiète pas .. il se débrouillerait .. il savait où on était.
           Et les familles Parachaud, Gibaud (sans les hommes partis depuis le matin à la Tuilerie et pas encore de retour, car avec des attelages on n'avance pas vite), Valade (sans le père au Fer de l'Âne), Dufour (ils étaient à table), Brun et  la mère Jacquement se retrouvèrent au fond du taillis derrière chez Beyrand, assez loin du bourg, à l'abri des regards. Et chacun de se poser la question: que s'était-il passé ? Nous l'apprîmes un peu plus tard : Valade, qui faisait partie de ceux qui avaient dégagé la route, nous ayant rejoints dans le bois, nous expliqua

              En arrivant près des arbres abattus, les maquis avaient mis en batterie (position de tir) un fusil-mitrailleur, face à la direction de Bussière. Haches et passe-partout (*) entrèrent en action. Dès qu'un passage le permit les occupants du side-car partirent pour faire une reconnaissance jusqu'à Bussière. Pendant ce temps, on jetait dans le fossé les branches coupées, on poussait des troncs sectionnés. Le camion, garé quelques mètres en arrière allait pouvoir continuer sa route. Le side-car revint : " R.A.S.". Quelques paroles furent échangées. Le "convoi" s'apprêtait à repartir, lorsque déboucha, dans le virage au-dessus, à une cinquantaine de mètres à peine, un camion militaire : "les Boches" !  Le tireur, derrière son fusil-mitrailleur, avait tout de suite réalisé, il ouvrit le feu en direction du camion qui s'immobilisa aussitôt. La riposte fut immédiate ... Les civils  ne pouvaient rien faire, les maquisards pas grand chose : chacun de son côté fila dans le bois, abandonnant le camion et le parachutage qu'il contenait, ainsi que le side-car. (**)
           

[ (*) le passe-partout est une longue scie que l'on manoeuvre à deux, à l'aide de deux poignées fixées à chaque extrémité. C'était un outil utilisé pour abattre et débiter les arbres avant la tronçonneuse à moteur.
  (**) On s'est bien demandé pourquoi les occupants du side-car n'avaient rien remarqué lors de leur reconnaissance, car les Allemands étaient presque sur leurs talons. On parla de traîtrise d'abord,  de mission mal assurée (jusqu'où étaient-ils allés ?) Mais questions sans réponses. Peut-être s'ils n'avaient pas eu de casque sur les oreilles, et s'ils avaient arrêté leur moteur, auraient-ils entendu les ronflements des camions ?
]

                     Le camion allemand était suivi de nombreux autres (c'était eux qui produisaient cette espèce de "ronronnement" que nous avions entendu avec Fernande). Ce premier véhicule arborait un drapeau tricolore, preuve que la Milice était présente. 
     
           Dès les premières rafales des maquisards (on apprit très longtemps après qu'il y avait eu 4 ou 5 tués côté allemand), l'adversaire avait riposté non seulement par un tir d'armes individuelles et collectives, mais aussi avec des mortiers : des obus tombèrent autour du Fer de l'Âne et aussi sur le hameau de Courbefy proche, où avaient pu se réfugier les "terroristes" pensèrent sans doute les Boches qui ne se hasardèrent pas à les poursuivre dans les bois. Mais, sur le champ, ils fusillèrent trois hommes qu'ils avaient arrêtés quelques heures auparavant aux Cars, bourgade située à une douzaine de kilomètres, lors de leur passage dans cette localité : les cadavres des malheureuses victimes furent découverts le lendemain par une vieille femme à l'endroit où depuis a été érigée une stèle commémorative
          Une chose ennuyait Valade : il avait laissé sa bicyclette au Fer de l'Âne, derrière une souche et elle était munie d'une plaque d'identité, à son nom.


1.- la gare de Bussières
2.- itinéraire du convoi allemand
3.- le Fer de l'âne, où les otages furent fusillés
4.- école St-Nicolas
5.- taillis où se réfugièrent les habitants
6.- la ferme incendiée

 

 La nuit ,  le taillis ...

             La nuit était proche. Le calme était revenu. Dans le crépuscule, les Allemands et leurs complices miliciens allaient occuper St.Nicolas que les habitants, en grande partie, avaient déserté. Cette nuit-là, pourtant, n'eut rien de dramatique pour nous. Nous étions nombreux dans ce fond de taillis, près de Mazérollas; les branches étaient hautes, bien feuillues, le sol était plutôt sec. Les prévoyants avaient  des vêtements confortables, des provisions. Le père Brun, qui avait cuit du pain le jour même, du beau et bon pain blanc, en avait porté une grosse tourte dans un sac de jute (les autres tourtes étaient restées dans le fournil : quelle aubaine ça dut être pour les envahisseurs !). Chez Dufour, on était au clafoutis lorsque la fusillade avait éclaté : Raymond, qui avait mon âge, en avait glissé un morceau dans sa poche au moment de la fuite et c'était devenu de la marmelade lorsqu'il y pensa; l'incident nous amusa. Gino, d'origine italienne, et sa toute jeune femme d'une quinzaine d'années, avaient fui précipitamment, vêtus légèrement, sans vivres; elle grelottait la pauvre, dans sa robe légère et son mari la serrait contre lui. Elle avait l'air si menue, blottie contre le torse velu, entre les bras musclés de son mari qui, bien qu'en maillot de corps, n'avait pas l'air d'avoir froid. Ils restèrent toute la nuit avec nous, sans dire un mot.

    Les autres, par contre, étaient bavards, bruyants même. A notre arrivée dans le bois nous chuchotions, nous prêtions l'oreille : nous avions entendu des bruits de moteur, puis plus tard des cris d'animaux - volailles, porcs, bovins - ce qui nous avait amenés à penser que l'ennemi se ravitaillait à peu de frais (nous pensions juste). Au bout d'un moment l'angoisse avait diminué : est-ce parce que nous étions nombreux ? que nous nous connaissions bien ? Gino et sa femme exceptés - toujours est-il que ça papotait, ça plaisantait, surtout notre groupe de jeunes. N'étions-nous pas un peu trop imprudents ? Quelqu'un avait allumé une bougie dont la flamme vacilla jusqu'à ce qu'un ronflement d'avion se fasse entendre.

               " - Tuez cette bougie ! dit la mère Jacquement, vous allez nous faire repérer.
                 - Comment voulez-vous qu'on voie une si petite lumière de si haut et à travers les feuilles ! remarqua une voix.
"

   Néanmoins la bougie fut soufflée. Le temps s'écoulait. Personne ne dormait, mais les conversations avaient cessé. Que se passait-il dans le village ?
    Notre voisin Gibaud, qui nous avait rejoints à la tombée de la nuit, après avoir dételé ses vaches, n'avait rien remarqué d'anormal; il n'avait pas vu d'Allemands. Il s'étonnait un peu que Dédé, leur fils aîné, vingt ans, qui avait charroyé toute la journée avec lui, ne soit pas là.

          " Bah ! il a retrouvé la Marcellou ! (c'était sa bonne amie). Ils sont à Pecquet, chez les cousins. "

    Ma mère essayait de rassurer les voisins. D'ailleurs nous pensions tous qu'il en était ainsi. Dédé avait préféré être près de la fille Joyeux plutôt qu'avec sa famille...  Le jour n'allait pas tarder à se lever. Valade avait décidé de se rendre au Fer de l'Âne pour essayer de récupérer sa bicyclette : il ferait un long détour à travers bois afin d'éviter toute rencontre fâcheuse. Il disparut dans l'obscurité. Il était encore très tôt mais le soleil brillait déjà lorsqu'il revint et nous annonça:

          Les Allemands sont partis ! J'étais au Fer de l'Âne quand j'ai vu passer neuf camions qui se dirigeaient vers Bussière... J'ai retrouvé mon vélo, là où je l'avais laissé et je viens de traverser le bourg; je n'ai rencontré personne...

     Valade était un homme digne de foi, on pouvait croire ce qu'il disait. Ses paroles ranimèrent le groupe, on s'agita, on commenta et on reprit les paquets : je portais une valise contenant des vêtements, tout comme le sac dont André était chargé. La maman avait la valise contenant tout l'argent que nous possédions en billets de 100 francs, mais surtout de 10 francs et de 5 francs, ce qui représentait un volume important pour une somme qui l'était moins.

     Nous remontions, gaillards, vers le hameau : qu'est-ce que nous allions trouver ? André et moi marchions en tête, d'un pas vif. Le reste du groupe s'échelonnait derrière nous. Nous longeâmes la ferme Beyrand qui tournait le dos au chemin et nous l'avions dépassée quand, en jetant un coup d'oeil dans la cour, que voyions nous ? Des Allemands ! Deux ? plus ? le coeur cogne. Ont-ils eu le temps de nous apercevoir ? demi-tour et vite. Nous repartons en sens inverse en courant.


          " - Les Allemands ! Les Allemands sont encore là !
            - Hein ? Quoi ?
            - Y a des Allemands chez Beyrand....
" 

     On n'osait pas hurler. Oh ! la panique dans ce chemin ! les plus attardés n'avaient pas entendu, mais voyant les autres revenir en courant, ils comprenaient. On se hâtait à nouveau vers les bois. Certains avaient le souffle coupé, les jambes lourdes; quelques-uns pour courir plus vite s'étaient délestés de quelques paquets. Mon frère et moi étions de nouveau en tête: à treize et quinze ans, on est leste ! Nous revoilà dans le taillis. Côté ennemi, on ne s'était pas manifesté. Qu'on ne nous ait pas vus, c'était possible, mais qu'on ne nous ait pas entendus, c'était étonnant. Nous ne savions que faire.
     Le père Gibaud prit une initiative : il fallait qu'il aille à la ferme.. ses vaches avaient passé la nuit dans le pré.. les jeunes veaux restés à l'étable devaient absolument téter ..les Allemands ne lui causeraient pas d'ennuis, à lui, un vieux avec des cheveux blancs.. enfin on verrait bien. Et il partit.
     Un moment après il était de retour:

           "Effectivement, les boches sont toujours là et pour plusieurs jours à ce qu'ils lui ont fait comprendre; mais ils ne nous veulent aucun mal. Chacun peut revenir chez soi, sans danger.."


     Soit -  on rentre à la maison. En quittant le bois, je proposais à la maman de laisser la valise avec l'argent dans un de ces ronciers impénétrables près desquels nous passions. Pas question de se séparer de cette valise...

      Nous voilà de nouveau à la ferme Beyrand: dans la cour, sept ou huit soldats allemands; en face de la route du cimetière, dans le fossé, un autre, derrière une mitrailleuse. En passant devant lui, nous n'étions pas très rassurés, mais il nous regarda, indifférent. Tout près, dans la grange de chez Dufour, au portail grand ouvert, d'autres soldats buvaient le jus. Il ne devait pas être loin de huit heures.
       Nous approchions de la maison, anxieux. Les portes étaient ouvertes, nous entrâmes : personne ! Valises et paquets furent déposés sur les lits,  défaits. Quel désordre ! L'armoire avait été "explorée", le seau hygiénique était là, découvert, avec les preuves qu'il avait été utilisé. Il me tardait de changer de chaussures, de quitter les galoches que la maman m'avait fait prendre pour notre équipée nocturne, et d'enfiler mes sandales, plus légères. Je fermais la dernière boucle quand André, qui était allé accompagner un copain vers le haut du bourg, entra suivi d'un officier qui  portait une casquette.

 


le  milicien ...

  Il était plutôt grand, brun, avec le teint mat, l'air arrogant . Aussitôt il interpella ma mère d'une voix sèche autoritaire :


          " - Où étiez-vous cette nuit ?
            - Dans les bois ...
            - Pourquoi ?
            - On a eu peur... On avait entendu tirer ... Alors, on est partis "


    Elle bredouillait des explications que l'autre écoutait à peine. Il savait très bien pourquoi on avait quitté la maison. Ce n'était pas un Allemand, il parlait trop bien le français. C'était un " milico ".

          " -  Vous étiez dans les bois. Eh bien, revenez-y, car tout va brûler ici ! Allez, sortez !" 

      
Il montrait la porte. La maman fit un pas vers la chambre, elle voulait reprendre la valise.

          " - Non, non , non ! Dehors et vite !"

      Nous sortîmes et je crois qu'au passage, il lui administra un coup de pied au derrière. Mais pourquoi étions-nous revenus ? Dans la cour, deux soldats, de vrais Allemands ceux-là, quant à leur physique : l'un approvisionnait son fusil (il introduisait des cartouches dans la culasse de l'arme). A ce moment, je pensai qu'ils allaient nous tirer dessus. Nous attendîmes quelques instants la maman qui essayait de nouveau de rentrer dans la maison mais qui fut refoulée sans ménagement: il fallait décamper. Et, alors que nous prenions le chemin en face, qui descend vers la Remartie, le milicien, qui tenait une espèce de pistolet, le braqua vers le toit de la maison : une légère détonation, une flamme bleue courut sur les tuiles et presque aussitôt de la fumée, des flammes s'élevèrent. 
       Nous avancions dans le chemin, les jambes molles, désemparés. J'attendais les coups de feu ... dans le dos. Non. Les soldats nous regardaient seulement mous éloigner. Mais quand je jetai un coup d'oeil en arrière, je vis d'énormes nuages de fumée noire qui montaient haut dans le ciel, le toit était embrasé (il y avait dans le grenier du bois de chauffage, du bois de construction, de grosses balles de crin que le papa utilisait pour faire des sommiers). On entendait des crépitements... Nous étions tout près de ce qui avait été notre maison, silencieux, bras ballants, impuissants. Ma mère, atterrée, avait vu le milicien sortir avec la précieuse valise: tout l'argent que nous possédions était à l'intérieur. Tant de travail, de privations, tant d'années passées à économiser et soudain, plus rien ... tout entre les mains de ce salopard!  Elle sanglotait désespérée.
       Nous avancions, désemparés, sans savoir où nous allions. Que faire ? Où nous diriger ? Derrière nous l'incendie gagnait en intensité. Le feu avait atteint la grange voisine des Gibaud (le mur était commun avec la maison). Il l'avait bien dit le milico : "Tout va brûler, ici...."
      Nous arrivions chez Valade, le chemin tourne à angle droit : nous ne verrions plus qu'un nuage de fumée épaisse, noire parfois, qui, au-dessus des haies et des fermes Joyeux et Brun au premier plan, montait très haut, dans le ciel bleu de ce matin de Juillet, sous un beau soleil.
       Nouveau coude du chemin. Ma mère s'arrêta:


                    " - Restez-là, je reviens à la maison...
                      - Non. N'y va pas maman, n'y va pas !
  Rien à faire, il faut qu'elle aille.
                      - Ne bougez pas !"

        Déjà elle s'était glissée entre les fils barbelés, elle était dans le pré des Gibaud. Elle allait gagner la ferme et, par la cour,  tenter de rejoindre la maison (c'était le même corps de bâtiment, long d'une cinquantaine de mètres).
        Quelques instants après, par le même chemin, mais en sens inverse, nous voyions arriver en courant notre petite voisine, Jeannine Gibaud, une blondinette de six ans, que nous aimions beaucoup (la maman a dû lui indiquer où nous étions). Elle pleurait, elle criait :

         " - mon papa et ma maman se brûlent, mon papa et ma maman se brûlent " *

 Nous la prîmes dans nos bras, essayant de la consoler. Minutes difficiles. Nous ne voyions venir, ni ma mère, ni les Gibaud. L'incendie faisait rage. Ah ! ces moments d'angoisse ! et sans pouvoir rien faire. Et Jeannine qui hurlait, qui voulait retourner vers la ferme ...

 * [ Nos voisins profitaient de quelques minutes - l'incendie n'ayant atteint alors que les granges et le grenier de leur maison - pour jeter par une fenêtre du rez-de-chaussée, derrière, vêtements et autres objets qu'ils purent récupérer... Nous retrouvâmes dans ces objets le pardessus en cuir de mon père: quelque boche ou milicien frileux l'y avait transporté. ]

     Enfin ! voici les Gibaud, la maman, sans la valise bien sûr, plus malheureuse que jamais. 
     Une même question se posait toujours : où aller ? Les Allemands occupaient le bourg,  et la gare, sans doute. Nous avions bien pensé à aller chez la mémé, en faisant un détour; mais les boches y étaient certainement. Le père Gibaud proposa alors qu'on se rende chez leurs amis Pailler, des agriculteurs qui habitaient à Bellevue, vers Ladignac, à quelque trois km, .. en traversant bois et prés.. En route.

     Nous traversions le pré des Brun, lorsqu'un vrombissement se fit entendre, grandit très vite : des avions ! qui se mirent à tourner, à basse altitude, au-dessus de Saint-Nicolas. Heureusement, nous étions très près d'un petit taillis et vite cachés par le feuillage. Dans un premier temps, naïfs que nous étions, nous avions pensé que c'était des avions alliés ... mais les croix noires sous les ailes nous détrompèrent rapidement. Les avions décrivaient des cercles : que cherchaient-ils ? et soudain, un fracas terrible, ils avaient lâché une bombe ! et une autre ! pas possible ! St.-Nicolas bombardé par l'aviation allemande. Encore deux bombes ! puis  une quatrième ! que visaient-ils ? et maintenant des tirs de mitrailleuses, une cadence assez lente. Les aviateurs avaient-ils repéré quelqu'un ? En tout cas, c'était impressionnant, effrayant même. Comme mes compagnons d'infortune, je m'étais allongé, mais sur le dos (les autres à plat-ventre) et j'avais observé le carrousel aérien qui cessa bientôt. Un calme rassurant revint, nous reprîmes notre progression.

          A la ferme Pailler, nous fûmes bien accueillis par des gens sympathiques et compatissants. Malgré notre détresse, cet accueil nous fit chaud au coeur. C'était l'heure du repas et la maîtresse de maison s'affaira : une omelette fut vite préparée. Je dois avouer que, en dépit de toutes les émotions de la matinée, j'avais faim et appréciai le repas. La maman ne mangea pratiquement rien. Elle restait prostrée, participant peu à la conversation. Je devinai ses pensées: la maison détruite, la perte de cette valise, une somme importante pour les gens modestes que nous étions, des années de travail assidu et maintenant l'anéantissement ! et que pensera le papa, là-bas dans son stalag, quand il apprendra la catastrophe ? oui, pour elle, ce fut une dure épreuve. Et dans ces moments difficiles, sans doute n'avons-nous pas su la réconforter, lui montrer toute notre affection. Nous étions à un âge où on fait peu de cas des effusions, nous n'osions pas la prendre dans nos bras, nous ne savions pas trouver les mots qu'il fallait....

         Nous restâmes à Bellevue une partie de l'après-midi, désoeuvrés, attendant on ne savait quoi. Nous n'étions pas très loin de la route et vers dix-sept heures un bruit de moteurs nous alerta. A travers la haie nous vîmes plusieurs véhicules, des camions en particulier, qui se dirigeaient vers Ladignac. Au même moment, bruit d'avions : les quatre appareils, les mêmes que ce matin vraisemblablement, survolèrent le convoi. Y avait-il danger à nouveau ? Non, les uns et les autres s'éloignèrent. Etait-ce pour impressionner, pour dissuader les maquisards d'une éventuelle intervention? Cette fois, c'était fini, sans doute. Les Allemands regagnaient leur caserne... Mais nous avions chèrement payé ce qui fut probablement une de leurs dernières sorties dans la région.

        Peu de temps après, surprise ! qui voyions-nous arriver dans la cour de la ferme Pailler ? La mémé Magne, oui ! la mémé, accompagnée par Tinou, sa jeune voisine, une camarade de l'école primaire: elle nous avait retrouvés et sur son visage se lut le soulagement qu'elle éprouvait : nous étions là, sains et saufs ! Moment d'intense émotion. Elle nous serra contre elle, nous embrassa; la maman sanglotait sur son épaule; elle la consola, la conforta. Je crois qu'à partir de ce moment-là, la maman réagit, redevint un peu elle-même : elle avait le soutien qui lui manquait.
  La mémé raconta : avec le pépé Magne, ils avaient craint le pire. Ils avaient vu la fumée de l'incendie, entendu tomber les bombes, appris que c'était notre maison qui brûlait, su également que nous étions revenus des bois le matin, et depuis, plus rien ... Avions-nous subi le sort des malheureux d'Oradour-sur-Glane ? Oui,ils l'avaient envisagé. Dès le début de l'après-midi, n'y tenant plus, la mémé était partie, Tinou avait voulu l'accompagner et passant par Lachenau, la Remartie, elles avaient gagné le fond du bourg, vu la mère Valade qui avait dit :

          " je crois qu'ils sont allés à Mazérolas" 

    A Mazérolas les gens interrogés ne savaient pas. Mais dans la dernière maison, les Forestier les avait renseignées.

          "Il paraît que la Germaine et ses enfants sont à Bellevue." Comment l'avaient-ils appris ?"

      Maintenant, après cette marche forcée de plusieurs km, sous le soleil et dans l'anxiété, elle était près de nous, avec nous et c'est elle qui, dès ce moment et pour quelques jours, prit les initiatives. Nous remerciâmes nos hôtes et prîmes le chemin de la Gare. De son côté le pépé Magne, ayant vu partir les camions, était monté à St.-Nicolas, avait exploré les décombres fumants... Mais ni les ruines, ni les connaissances rencontrées ne l'avaient renseigné. Il récupéra le pépé Parachaud assez désemparé et qui ignorait ce qui s'était réellement passé. Ils étaient juste arrivés à la gare pour notre retour. Le pépé Magne sut aussi trouver les mots qu'il fallait pour consoler sa fille qui en pleurant évoquait la perte de tout ce que nous possédions et surtout de l'argent. Il fit la même remarque que la mémé un peu plus tôt :

     " Ce qui compte c'est que vous soyez là... pour le reste on se débrouillera toujours..."

        Nous étions le 12 juillet 1944. Nous venions de vivre quelques heures que nous n'étions pas près d'oublier..."

 


Le lendemain ....

... nous restâmes silencieux devant un amoncellement de pierres  d'où émergeaient  quelques morceaux de poutres calcinés entre des pans de murs, avec des embrasures de portes et fenêtres encore très nettes, noircies par endroits et qui attestaient d'un sinistre récent. Curieusement, la cuisinière, dont l'émail bleu avait fondu et coulé, était restée, comme suspendue, sur la chape de briques qui la soutenait et ne s'était pas effondrée dans la cave. Quelle désolation !

                   

Au premier plan la maison des Parachaud.
Au second plan, derrière les deux murets, le passage donnant accès à la ferme Gibaud.
Au fond, à l'angle droit, une tache blanche: l'école
                                                       photo prise au début de l'hiver 1945-1946