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Une perquisition à la Chapelle Horthemale

septembre 1943

La Chapelle Horthemale : commune rurale de l'Indre (36), située à 6km sud de Buzançay


Comme chaque année, Roland Giraud, alors jeune collégien, passait les vacances d'été
chez son oncle Alcide et sa tante Claire.
Roland raconte.......

 

     J’ai gardé un très net souvenir de ce 9 septembre 1943. Je passais toujours mes vacances  chez mon oncle Alcide et ma tante Claire, j’allais avoir seize ans et m’enthousiasmais toujours pour ces deux mois de liberté dans la campagne, observant, fouillant, découvrant, exhumant toujours quelque livre intéressant.
      
 Ce jour mémorable je dormais quand des coups violents furent frappés à la porte :

        -  Qu’est-ce que c’est ? dit mon oncle
        -  La gendarmerie, ouvrez !
        -
  Un moment, rien de pressé !
        -  C’est sérieux, ouvrez. 

         Je ne me souviens pas de ce qui s’est dit alors. Comme je dormais dans la pièce voisine, l'adjudant entendit que je remuais dans le lit :   

        - Il y a quelqu’un à côté !
       
- Oui,  mon neveu,  qui est en vacances. 

       Et voici l’adjudant, casqué, qui entre dans la chambre et demande ma carte d’identité. Puis tout le monde est parti pour la ferme du Puy, que ma tante exploitait, située à un kilomètre. Je n’y suis allé que plus tard dans la matinée. Je sais que pendant la perquisition faite par l’adjudant certains gendarmes s’excusaient presque. Il faut dire, qu’ils connaissaient bien la maison, s’y arrêtant volontiers pour se rafraîchir ou pour s’y ravitailler.
       L’adjudant  perquisitionnait, pistolet au poing d’une main, lampe électrique de l’autre. Dans l’étable il ouvrit la porte de l’abat-foin, promena la lampe mais ne vit pas un réfugié juif, Georges Berber, qui entendant le remue-ménage s’y était caché, se plaquant le long de la cloison, près de la porte. Lui venant  du Sentier, à Paris, travaillait à demeure dans la ferme , il n’était pas réfractaire mais se soustrayait aux rafles de Juifs . Je ne me souviens pas de l’emploi qui lui avait été affecté à la ferme. Fort heureusement le personnel interrogé –cinq ou six personnes- n’a rien dit..

   Les réfractaires je les connaissais bien, ils étaient une demi-douzaine, ils venaient à la ferme mais à trois ou quatre reprises c’est moi qui allai les ravitailler. Ils étaient dans un bois à deux kilomètres. Je partais avec deux musettes en bandoulière et un sac à provisions dans chaque main. Je ne me souviens plus comment j’avais connu le chemin d’accès. Je sais qu’ils me suivaient à la jumelle sur le trajet à découvert ; je me souviens qu’il me fallait éviter des bûcherons qui faisaient du charbon de bois.

   Quels sentiments j’éprouvais ?  Pour moi cela  tenait davantage du grand jeu que de l’acte dangereux à fortiori héroïque.

  Ces réfractaires ont rejoint un maquis dans la région de Loches , mais ils n’ont pas voulu s’exposer à être arrêtés avec des armes  et c’est ainsi  que mon oncle est entré en possession d’un revolver dont j’ai hérité par la suite.

   Au cours de quelle opération ont-ils été arrêtés ? Le maquis était-il constitué, armé ? Je ne sais. Ce que je sais, c’est qu’ils ont été déportés tous les six à Monthausen et que, par bonheur, ils sont tous revenus vivants.

   Les suites judiciaires furent on ne peut plus minces : mon oncle a dû payer une amende pour «  abattage clandestin d’un veau ». J’imagine que certains magistrats de Châteauroux s’employaient à minimiser les choses !

   Quant à l’adjudant de gendarmerie, il a été muté en Dordogne.

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Copie d’un brouillon de lettre rédigé par ma tante Claire

 DECLARATION
 

   Je soussigné Douady Alcide, demeurant à la Chapelle Orthemale  (Indre), déclare ce qui suit :

   Le 9 septembre 1943, vers 5 heures, l’adjudant Morée Cdt la Brigade de Gendarmerie de Buzançais  se présentait chez moi et après m’avoir fait lever, m’ordonnait de l’accompagner au domaine du Puy Cne de la Chapelle Orthemale, que  j’exploitais alors comme fermier.

   En cours de route il me dit : « Vous hébergez des réfractaires dans votre domaine ». Arrivés à ce lieu je remarquais que les bâtiments étaient gardés par des gendarmes armés de mousquetons. Aussitôt l’adjudant Morée  commença ses recherches et fouilla méthodiquement mais infructueusement toutes  les parties de ma ferme , de la cave au grenier.

   Il m’interrogea alors sur la part que j’avais prise pour le ravitaillement et l’hébergement de jeunes réfractaires qui se cachaient dans le bois des Prises situé à peu de distance. Il fit tout son possible pour me faire avouer, appuyant ses demandes par le journal tenu par un réfractaire, le dénommé Salmon et retrouvé sur ce dernier lors de son arrestation à Saint-Flovier (Indre et Loire). Il m’ordonna ensuite de lui montrer la cabane où avaient vécu les jeunes dont le nom  figurait sur le journal de marche de Salmon. Ceux-ci ayant quitté ce lieu depuis quelques jours, j’obéis à l’ordre donné par l’adjudant et dus reconnaître qu’effectivement j’avais aidé au ravitaillement des jeunes en question et les avais hébergés lorsque le temps était trop défavorable. Cette aide dura pendant une période d’environ quatre mois

   De plus comme le jeune Salmon parlait de l’abattage d’un veau, sur son journal, et après avoir interrogé mes domestiques non sans les avoir menacés de les mettre en prison., il  me déclara P.V. pour infraction aux lois sur le ravitaillement.

 (Cet animal était en réalité destiné au ravitaillement des jeunes réfractaires). Ces deux affaires me coûtèrent très gros et je dus faire de multiples demandes afin d’éviter les plus graves ennuis.(camp de concentration)
  Si l’adjudant Morée avait voulu faire preuve d’un peu de compréhension, ces deux affaires auraient pu se réduire à leur plus simple expression alors qu’il en fut tout autrement. Ainsi par la faute de ce Chef de Brigade se retranchant strictement derrière le service…(?)