retour sommaire

 

Denise Bardet
 

de notre correspondant André Pauliat

 

Denise Bardet, fille de modestes paysans limousins, naquit en 1920.
 Après une scolarité primaire où se révèlent de solides qualités intellectuelles, elle entre à 12 ans à l'Ecole Primaire Supérieure de St.Léonard. En 1937, elle est reçue à L'Ecole Normale de Limoges et obtiendra le C.A.P.d'institutrices le 15 octobre 1940.
 La jeune maîtresse d'école prendra l'habitude de confier à des cahiers d'écolier ses pensées intimes. Ces cahiers ont été publiés en 2002 aux éditions Lucien Souny , sous la forme d'un fascicule (hélas trop confidentiel). 
Dans le cadre de ce dossier concernant les témoignages vivants de la guerre 39-45, il nous a semblé intéressant de relever quelques-unes de ces pensées; elles traduisent le cheminement intérieur d'une jeune femme qui -alors- ignore tout du martyre qui sera le sien.


 

1940    J'ai l'âme très paysanne, et le paysan vivant en elle ne s'arrête pas assez à la contempler et à l'écouter.
..................

      Nous vivons une si douloureuse époque que notre esprit doit le moins possible s'arrêter à cette folie humaine (je devrais dire: à ce déchaînement de la folie humaine).
 

1941  Les jours s'écoulent semblables à eux-mêmes et sans rien qui puisse retenir l'attention. Joie de vivre dans ce calme bonheur qui repose de toutes les turpitudes de la société. Promenade dans l'air glacé, puis rôtissoire avec un livre, un tricot. Bonheur divin.
      L'année prochaine préparerai professorat.
..................

 La liberté totale est une pure utopie. Il n'est pas d'homme libre.
.................


(Nietzsche)   Partisan violent d'un régime autoritaire, il aime mieux la passivité uniforme des Allemands que les caractères divergents des unités démocratiques. L'homme est fait, selon lui, selon sa morale, pour être dirigé, conduit complètement par l'élite.
                           D'ailleurs très discutable
................

La puissance et la netteté, caractères communs à plusieurs grands écrivains allemands. Je pense à Kant également, avec sa morale du Devoir qui est bien une des plus belles, la plus belle peut-être des morales conçues par l'esprit humain.(...) Je veux (...) faire ressortir la valeur de cette Allemagne-là et comme elle gagne à être connue et appréciée. Tant d'écrivains, de philosophes, de savants, qui ont conçu et développé des idées, des théories qui ont bouleversé le monde et l'ont rempli d'admiration !
...............

(20 juin 1941) Venue à Limoges du Maréchal Pétain. Très beau vieillard, très bien conservé. Paraît vingt ans de moins. Une grande majesté dans la démarche.
    Gens de Limoges très enthousiastes.
..............

Vivre trop dans le passé est une erreur. C'est le présent qui doit retenir notre esprit. Le présent a ses devoirs et c'est les compromettre que de se rejeter en arrière vivement.
..............

(Börne) fait ainsi parler les Alsaciens : "Nous sommes les plus chauds et les plus fidèles patriotes d'entre tous les Français, précisément parce que nous sommes limitrophes de l'Allemagne."
Oui, en 1836, peut-être, mais ....

.............

Il ne faut pas confondre la barbarie nazie et l'Allemagne...Il faut lire Börne, Büchner, Heine en France, pour distinguer entre l'Allemagne immortelle et ses maîtres d'un jour. Et surtout il faut témoigner des noms d'aujourd'hui qui sont l'espoir et l'hymne de l'avenir : Thomas Mann, Bert.Brecht, Heinrich Mann, Anna Seghers, Lion Feuchwanger, Willi Bredel, Emil Ludwig, Egon Erwin Kish, Erich-Maria Remarque, Ludwig Renn, franz Werfel, Musil ...
   Il y a tout ce qui passe en eux du grand peuple muselé et qui trouve pour s'exprimer leurs paroles ardentes, leur talent, leur colère.
   Tout ce qui est vraiment français en France devrait connaître, aimer et défendre cette Allemagne de l'exil.
   Relisons ces paroles admirables du docteur Faust :
 "Celui-là seul est digne de la liberté comme de la vie qui, tous les jours, se dévoue à les conquérir et y emploie, sans se soucier du danger, d'abord son ardeur d'enfance, puis sa sagesse d'homme et de vieillard. Puissè-je jouir du spectacle d'une activité semblable et vivre avec un peuple libre sur une terre de liberté ! "
   Reconnaissance à l'Allemagne ! Elle exige de chaque coeur français la disponibilité de sa force, l'exercice de sa volonté. Il faudrait que chacun comprenne qu'il a non seulement sa liberté à défendre, mais la liberté de tous ces peuples de l'Europe soumise à la force.
..........


L'Humanisme ?
   Une foi rationnelle dans la valeur et la dignité de l'homme, un respect civilisé de sa liberté, un culte militant de sa raison.
   - les hommes sont frères par l'esprit comme par le corps;
   - la raison est un bien commun de l'humanité;
   - l'intelligence humaine domine la nature;
   - la science et la culture conduisent l'humanité au progrès.
........

(...) Or en 1933 Hitler déclare la guerre à l'humanisme : " Toutes les philosophies ne sont compréhensibles que par rapport aux buts et aux conceptions de vie de certaines races. Très difficile de prendre position pour l'exactitude ou l'inexactitude de certaines idées si l'on n'examine pas leurs effets sur l'homme sur lequel on voudra les voir utilisées."
  
- négation de toute valeur humaine, de toute vérité;
   - soumission de la culture aux buts politiques de l'Etat
...............

Il ne faut pas nier le caractère allemand du phénomène national-socialiste :
   - les millions d'hommes qui acceptent et soutiennent le régime sont des Allemands. Ils reconnaissent dans ce qu'il leur apporte
 " d'anciennes et tenaces valeurs germaniques " :
            exaltation de la force
            culte du chef
            idée mystique du Reich éternel
            mythe de la race
   Voici les tendances qui ont servi à l'asservissement de l'Allemagne " depuis Arminius jusqu'à Rosenberg " .
     - l'hitlérisme a des répondants dans le passé. Même la pensée des grands humanistes n'est pas étrangère à cette tradition germanique, et l'hitlérisme peut se réclamer de Hegel, de Wagner, de Nietzsche... (mais: immense différence de niveau, de qualité, entre la pensée de tels hommes et l'idéologie hitlérienne qui n'utilise  à des fins grossièrement matérielles que les aspects les moins durables de cette pensée.)

            Problème :
   - Y a-t-il une Allemagne du glaive et une de l'esprit ?
   - Faut-il dire qu'une seule représente l'Allemagne éternelle ?
Nous avons affaire à deux aspects également permanents de l'Allemagne.
L'Allemagne ? un champ de bataille séculaire entre
   la civilisation la plus haute
   la barbarie la plus inhumaine
Sans cesse le pays des poètes et des penseurs est rejeté dans les mêmes folies d'orgueil et de haine. (...)
   Aujourd'hui elle s'abandonne à "un sombre génie"
.......................

... Et pourtant il nous est facile de continuer à aimer l'Allemagne qui n'est pas notre ennemie : l'Allemagne humaine et mélodieuse (...) je veux dire ma reconnaissance à la vraie Allemagne... Je veux affirmer que cette véritable Allemagne c'est pour elle que nous nous battons... Puissions-nous les uns et les autres désarmer l'ennemi par des chansons ! Nous, Français, nous défendons le monde des rêves.
   Toute la vie allemande est réfugiée dans ceux qui incarnent l'éternelle amitié des peuples de France et d'Allemagne si souvent opposés par leurs maîtres et dont, à travers les siècles, les échanges de pensées ont plus fait pour la vie que jamais les guerres fratricides n'ont pu faire pour la mort.
...................

 

Telles étaient quelques unes des réflexions que portait cette jeune enseignante sur les évènements tragiques qui agitaient notre pays. Ce qui n'occultait en rien chez Denise des pensées empreintes de romantisme et d'allégresse:

"  Oh ! je veux vivre ! je veux des amis, du monde, une maison. Je veux donner et dépenser.
          La soirée est superbe - si belle qu'on craint même de l'enfermer dans sa poitrine quand on respire.
......
        L'amour est comme une lumière."

 

C'est par ces mots que se referme le quatrième et dernier cahier. En 1943, Denise Bardet, voulant se rapprocher de sa maman (veuve), et de son jeune frère, demande et obtient sa mutation pour le village tout proche d'Oradour-sur-Glane. Le 6 juin 1944, les Alliés débarquent en Normandie, le 7 juin la Résistance fait sauter un pont de chemin de fer à Saint-Junien dans le but de retarder les troupes allemandes qui convergent vers la Normandie et font prisonnier un certain Kampf, ami personnel du commandant Dickmann. Le 10 juin le lieutenant Kleiss de la gestapo et 4 miliciens mettent au point un plan de vengeance et d'intimidation. Le 10 juin, 14 heures, le commandant Dickmann établit son PC dans la ferme Masset; en quelques minutes, le bourg d'Oradour est encerclé. 14 heures 15, la population est rassemblée sur le champ de Foire pour "un contrôle d'identité". 14 heures 30, les enfants des écoles sont conduits sur le Champ de Foire. 15 heures, les femmes et les enfants  sont séparés des hommes, puis,  conduits et  enfermés dans l'église. Vers 17 heures,  les Allemands mitraillent à l'intérieur de l'église; de la paille, des fagots, des chaises sont jetés sur les corps.  L'église est incendiée.



          Le corps calciné de Denise Bardet sera retrouvé au pied de l'autel,  serrant dans ses bras l'une des ses petites élèves.

 

intérieur de l'église après déblaiement