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Isaac   Bartet

Fils de petit boutiquier Palois, Isaac  Bartet traversa le Siècle de Louis XIV, il aura connu la Bastille, les risques (courrier de Mazarin, pendant la Fronde), les honneurs aussi: 1er secrétaire de Louis XIV il multiplia les ambassades,  la haine d'une certaine noblesse, la prison à Saumur, la richesse, Marquis de Mézières en Brenne où il rénova les forges de Corbançon et développa la pisciculture dans les étangs... jamais biographie n'a été aussi malmenée. Nous avons tenté de remettre les faits en ordre dans un livret de 147 pages,  illustré

Claude Rioland, Isaac Bartet, la Simarre éd. 2004

la maison d'édition ayant fermé boutique, un certain nombre d'exemplaires ont été récupérés en dépôt
et peuvent être commandés chez l'auteur (12 € port compris)

 

d'azur à trois petits poissons barbeaux, d'argent, rangés en barre

reconstitution  Alain Fougerouze

 

"En même temps mourut BARTET à 105 ans, sans avoir jamais été marié. C'étoit un homme de peu, qui avoit de l'esprit, de l'ardeur et beaucoup d'audace, et qui avoit été fort dans le grand monde, et longtemps eu  beaucoup d'intrigues et de manéges avec le cardinal Mazarin, qui l'avoit fait secrétaire du cabinet du roi, dont il étoit fort connu et de la reine mère. Il avoit été fort gasté comme le sont ces sortes de gens qui peuvent beaucoup servir et nuire. Il en étoit devenu fort insolent et s'étoit rendu redoutable".
                                                    SAINT-SIMON Mémoires (année 1707)

Ce sont ces Mémoires de Saint-Simon qui vont servir de biographie et de tombeau à ce pauvre Isaac !

La vérité ? Bartet n'est pas mort à 105 ans,
il s'est marié deux fois
 il a eu deux filles dont la lignée est toujours présente aujourd'hui,
il a vécu richissime !

     Isaac BARTET rendit le dernier soupir chez "la VILLEROY "auprès de Lyon, sur le bord de la Saône, dans un beau lieu que le duc avait acheté et appelé Neuville.

     "La Villeroy" était la veuve de Nicolas de Neuville, duc de Villeroy, maréchal de France (1598-1685)
qui avait été le gouverneur du jeune Louis XIV ; son fils François avait été le compagnon de jeux du roi. Une famille aussi proche de la famille royale aurait-elle  donné asile à Bartet, si celui-ci avait été si honni de Louis XIV, comme certains l'ont affirmé ?

    Si Saint-Simon disait vrai, Isaac Bartet serait né en 1602. Saint-Simon est plus soucieux du piquant des anecdotes que de la rigueur historique, si nous faisons abstraction , au moins pour le moment, de la date de naissance,  Bartet a bien été marié, deux fois, et il eut postérité, ce dont nous reparlerons. Qu'il soit décédé en 1707 ne fait aucun doute, mais, si cette longévité exceptionnelle, que lui prête Saint-Simon, paraît suspecte, on peut tenir pour probable que BARTET mourut fort âgé.

     Ainsi la vie d'Isaac Bartet se confond-elle tout entière avec l'Histoire du XVIIème siècle. Né sous Louis XIII, éminence grise de Mazarin, il mourut peu de temps avant Louis XIV, dont il avait été l'artisan du mariage avec l'Infante d'Espagne, Marie-Thérèse,  avant d'en être le secrétaire zélé.

     Pour
 Tallemand de Réaux,  Historiettes 1657, Bartet était un paysan gascon que son esprit et la faveur de Mazarin avaient mis en grand crédit. L'auteur ajoute un peu plus loin que son père, originaire du Béarn, était simple paysan dans un village voisin de Pau, qu'il vint à Paris,  s'y maria, puis s'en retourna dans son pays, se fit petit mercier dans la ville de Pau où il s'enrichit assez vite.
           Tallemand de Réaux emprunte cette version à des pages de Conrart qui a laissé de la Fronde une histoire romancée, version Alexandre Dumas. Dans la réalité, Bartet est issu de la petite bourgeoisie marchande du Béarn; Isaac a fait ses études au collège de Pau, chez les jésuites, il a entrepris ensuite des études de droit qui ont fait de lui un avocat.
          Comme Saint-Simon, Tallemand de Réaux mêle le vrai au faux; du moins peut-on penser que Isaac ne laissa pas ses contemporains indifférents, qu'il secréta de sourdes jalousies.
   Malheureusement, 
M.Prévost, l'auteur de la notice consacrée à Bartet dans le Dictionnaire de Biographie française, Paris, Letouzey 1951, s'appuyant sur les Mémoires de cette époque, dont on vient de voir à quel point elles sont partiales, ne fait qu'ajouter à la confusion dans un ouvrage qui devrait faire foi.

     Sans négliger lesdites Mémoires , nous utilisons pour  cet article  actes notariés et  correspondances dûment estampillés.

          origines

     Il est exact que les Bartet étaient béarnais, plus précisément drapiers à Pau et Henri IV ne fut peut-être pas étranger à leur fortune. François, le père, avait épousé Marguerite Cherier; il sera qualifié tantôt de bourgeois tantôt d'écuyer ! Au mariage de son fils, Isaac, le notaire consigne : "Noble homme François de Bartet, sieur de Lusson, domicilié en la ville de Pau en Béarn". Le 2 juin 1645, il est reçu  bourgeois, marchand, et le 8 juin de la même année,  élu pour deux ans, comme député catholique de la ville de Pau. Il vivait encore le 25 septembre 1651; il était décédé en 1653, car Marguerite, dans un acte de vente du 6 mai de cette même année, est qualifiée de veuve et  fondée de procuration.

        Isaac Bartet dut avoir au moins deux  oncles: Jean et Bertrand. Nous ignorons tout de Jean sinon qu'il était au mariage de son frère Bertrand. En effet  le 23 avril 1603, un contrat de mariage  est établi entre
        " Bertrand du BARTHET, fils et héritier de Joan CHICOT du BARTEL et de Marie, fille de Guilhem de [Cu...] de Pau"
, sont "témoins du futur, Jean du BARTEL, son frère, Pierre et Raymon du BARTHET, ses cousins germains".

           Le 1er décembre 1641 Bertrand est qualifié de trésorier de l'hôpital de la ville de Pau.  François Bartet et Marguerite (les parents d'Isaac) seront parrain et marraine de leur fils, François. Ce François (qualifié de bourgeois) épousa Jeanne de Fourcade d'Orthez; elle était veuve avant 1679, et mourut le 25 juin 1693 à l'âge de 80 ans. Leur fils, Isaac Pierre, clerc tonsuré (1675), puis diacre , prêtre,  acheta l'abbaye de Tarsacq le 11 juin 1700; membre des Etats du Béarn en 1700, il meurt le 9 mai 1720. Isaac Pierre avait une soeur, Jeanne, qui épousa (1677) un apothicaire d'Orthez, Pierre de Faget. Pierre et Jeanne eurent au moins un fils, Paul, né  le 30 octobre 1685. Il demeura à Paris, rue Neuve St.Honoré, paroisse St.Roch. Avocat au Parlement, conseiller du roi au Grand Conseil (1714), qualifié sr.de St.Prest (1720), il hérita de son oncle, l'abbaye de Tarsacq qu'il revendit le 19 juin 1720.

            Isaac eut également un frère, Jean. L'annuaire de St.Pé  nous apprend qu'« en 1659, l’abbé de St.Pé se démit de son abbaye entre les mains du Roy qui le confia à Messire Jean de Bartet, (…) en considération de son frère Mr de Bartet, qui estoit pour lors secrétaire » Il en prit possession le 5 juillet 1660.   Les archives du Petit séminaire de St.Pé nous apprennent qu'« il fut le 28ème abbé, c’est pendant son administration, en 1665, que les Religieux de Saint-Maur vinrent s’établir à St.Pé, sous la conduite du prieur Jacques Lachèze. Jean de Bartet mourut en 1689."

     Ces quelques considérations montrent suffisamment que les Bartet étaient loin d'être ces "fils de paysan", comme l'affirme Tallemand de Réaux avec dédain, et qu'Isaac n'était pas cet "homme de peu" comme le souligne avec autant de mépris, Saint-Simon, il appartenait à la noblesse de robe, que Monsieur le duc de Saint-Simon qualifiait de "vile roture" !                                                                                      
                                                  
cf.généalogie des Bartet

          jeunesse

      Nous ignorons à peu près tout de l'enfance d'Isaac, nous savons toutefois qu'il fut baptisé dans le petit village d'Arbus ( situé à une quinzaine de km., environ, au N.N.O. de Pau), soit que les Bartet aient habité Arbus avant de s'installer à Pau, soit que la jeune maman soit allée accoucher chez sa mère, ce qui était fréquent pour les premiers accouchements. Mais c'est à Pau qu'Isaac fut scolarisé, il étudia le Droit, avant d'être diplômé avocat, mais c'est aussi à Pau qu'Isaac, connut ses premières amours et séduisit ... la femme de chambre de son professeur, Conseiller au Parlement du Béarn ! La sanction fut lourde, il fut condamné à... l'épouser! Ce n'était certainement pas là le rêve d'un ambitieux, Rastignac avant l'heure, qui lisait son destin à Paris, pour le moindre, à la Cour pour le mieux !

         Car il n'est d'avenir qu'à Paris. La féodalité, ruinée par les Croisades et la Guerre de Cent ans, s'est éteinte au XVème siècle. François 1er (Je le fais parce que je le veux) a poursuivi l'oeuvre centralisatrice de Louis XI. La maison d'Anjou s'est repliée en Angleterre; peu à peu, les cours provinciales, Bourgogne, Guyenne..., ont, sinon disparu, du moins ont perdu de leur éclat ! Les nobles, exilés sur leurs terres, ont vu leurs droits féodaux s'effriter et disparaître en grande partie; ils vivent chichement leur vie de gentilshommes campagnards et ils s'ennuient. Dès la fin du XVIème se dessine un courant qui semble irrésistible, on vend des terres, on se constitue un pécule, on achète perruque, dentelles, attelage, et l'on part faire fortune à la Cour, près du roi tout puissant. Et le roi qui a besoin de tous ces nobles d'épée pour faire la guerre et de tous ces nobles robins pour administrer son royaume, est généreux: il paie. En un siècle l'état des pensions versées par le roi passe de moins de 1 000 écus à plus de 20 000 !

         A Du BELLAY qui au XVIème siècle vantait la vie provinciale (Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village...) répond un LA FONTAINE qui, au XVIIème siècle abandonne femme, enfants et un emploi lucratif des Eaux et Forêts pour aller taquiner la muse dans les salons et les "ruelles" des palais princiers.

         Et puis un autre Béarnais a montré le chemin de la gloire, ce Navarrais, Henri IV, devenu roi de France, après avoir abjuré la Religion Réformée: Paris vaut bien une messe, paroles qu'il n'a probablement jamais prononcées mais qui lui siéent parfaitement.
    En 1645, Bartet est avocat au parlement de Paris. une charge qui ne doit faire illusion: "ce titre s'obtenait à bon marché, moyennant 20 écus, on était en règle ... avec les études préliminaires et avec les examens terminaux !"
(Radouant, biographie de La Fontaine)

          caractère - scandale Candale

      On ne peut pas aborder la carrière d'Isaac Bartet, sans au préalable évoquer l'homme: intelligent, rusé, spirituel, actif, bavard avec l'accent et la faconde des Béarnais. Il a cet accent inimitable, à la fois rocailleux et chantant qui plaît tant aux dames et attroupe les courtisans. Et comme Isaac a de l'humour, un humour grinçant, il persifle. Le cardinal de Retz dira de lui qu'il était "badin". Et personne n'y échappe, ni le gentilhomme de basse noblesse, ni les ...ministres ! Dans ses Mémoires, Conrart dit de même:

    " Bartet [est] très audacieux et libre en paroles (...) il n'épargne personne et drape indifféremment ses amis et ennemis"

Sans complexe, il s'en prendra avec tant de virulence à Colbert que Mazarin sera contraint de le reprendre et de lui rappeler:

    "que Colbert est à moi, et qu'il noierait toutes les personnes qu'il aime pour mes intérêts (...) C'est un homme d'honneur (...) et prétend faire ses affaires en avançant les miennes"

Il s'agissait là d'affaires d'Etat, et il est probable que la mise en garde de Bartet à Mazarin était justifiée. Mais la verve d'Isaac s'exerçait sur des sujets plus frivoles avec des relents d'alcôve, ce qui lui valut une humiliation cinglante, que rapporte Mademoiselle de Montpensier dans ses Mémoires: 

"Il arriva à  Paris [28 juin 1655] une anecdote assez nouvelle: Bartet, secrétaire du cabinet du roi, et qui était tant célèbre par ses voyages pendant que le cardinal Mazarin était en Allemagne, dit un jour dans les Tuileries, comme l'on parlait de Monsieur de Candale et de sa bonne mine :" Je le voudrais voir sans canon et sans moustaches, je crois qu'il ne serait pas mieux qu'un autre!" Monsieur de Candale sut cela et s'en estima offensé, parce que les ennemis de Bartet furent bien aises de le pousser par M.de Candale, ne l'osant faire eux-mêmes; de sorte qu'étant prévenu qu'il devait faire un éclat, un jour, dans la rue Saint Thomas du Louvre, quatre ou cinq hommes à Monsieur de Candale, sans masques et fort connaissables, firent arrêter son carosse, lui coupèrent ses cheveux et lui déchirèrent ses canons, et lui dirent que c'était pour lui apprendre à parler d'une personne de la qualité de M.de Candale. cette affaire fit beaucoup de bruit: les uns l'approuvèrent, les autres la blâmèrent."

   Il est évident que l'affaire fit grand bruit et que chacun se plut à en rajouter; l'on alla jusqu'à dire que les sbires lui avaient coupé la moustache et lui avaient également arraché son rabat et ses manchettes.

 L'humiliation fut d'autant plus grande que Bartet, s'étant plaint au cardinal de son "assassinat", Mazarin fit semblant de le plaindre, mais en resta là.
Il s'agit, en l'occurrence, d'une anecdote piquante sans grande conséquence, mais les jalousies et la haine, que Bartet engendra par sa conduite, aboutirent, comme nous le verrons, à sa disgrâce, à la prison et à l'exil provincial.
 

          retour au C.V : Isaac du Vatican à la Cour... le mariage

          A la suite de l'affaire de la femme de chambre, le mariage auquel Isaac avait été contraint "pour sauver l'honneur de la dame" fut cassé et Isaac envoyé par les Jésuites à Rome. Il fait confirmer l'annulation de son mariage par le pape, rencontre le duc de Bouillon, fils du maréchal et frère de Turenne, se met à son service, il fait également une autre rencontre capitale: celle de Wasa qui deviendra peu de temps après roi de Pologne, sous le nom de Casimir... lequel roi fera d'Isaac son résident à la Cour de France!  En quelques mois, le modeste avocat palois était entré à la Cour de France ! son destin était scellé !

         Bien que nous possédions le contrat de mariage, conservé aux Archives des Basses-Pyrénées,  le document  malheureusement incomplet, ne nous livre pas la date, mais c'est probablement à cette époque que Bartet épouse, en secondes noces,  Marie Rioland.  Pour M.Prevost Marie était la fille d'un chirurgien. Il n'en est rien. La méprise était possible dans la mesure où Jean Rioland (†1657) avait été le  médecin de la reine mère Marie de Médecis, et que lui même jouissait encore d'une grande réputation à la Cour, anatomiste distingué, il avait été l'un des fondateurs du Jardin des Plantes à Paris et l'un des promoteurs, auprès de Richelieu, de "l'académie des beaux esprits" comme on appelait alors l'Académie Française. L'erreur de Prévost, s'appuyant sur les mémorialistes du XVIIè s. est de confondre Marie Rioland (épouse Bartet) avec sa tante Marie Rioland, épouse du chirurgien ordinaire du roi: Jean Mesnard, elle-même probablement nièce ou cousine germaine de l'anatomiste.  Marie (épouse Bartet) était en réalité la fille de Michel Rioland, décédé à cette époque,  qui avait été "vivant, conseiller et clerc d'office de la Maison du roi". Sa mère  Françoise Portas [-an ?] s'était remariée avec Hugues [Perose], écuyer, sieur du Rollet. Son oncle maternel, François Port[as], était gentilhomme ordinaire de son altesse royale et de Monseigneur le duc d'Orléans, conseiller du roi, maître particulier des Eaux et Forêts de la prévôté et vicomté de Paris. Isaac et Marie habitaient à Paris la même paroisse (St.Paul), lui,  rue Vieille du Temple, elle, rue St.Antoine.  La dot  s'élevait à 24 000 livres tournois (considérable à cette époque; pour un gentilhomme campagnard la dot était le plus souvent de 5 000 livres - cf. notre "Poulaines"). Une clause prévoyait que si Marie décédait avec enfant, Françoise, sa mère, recevrait de son gendre une rente viagère de  800 livres tournois, et s'il n'y avait pas d'enfant, cette rente serait élevée à 1000 livres.
                                                 
 (cf. généalogie des Rioland)

      Avec Isaac, Marie n'allait pas connaître une vie des plus calmes.  A peine étaient-ils mariés que Marie allait connaître... la Bastille ! Mais avant d'aborder la Fronde, convient-il de rapporter une anecdote soulignant l'importance d'Isaac...

      Au cours d'une visite rendue à Rossignol, en présence de Tallemant de Réaux et de Bartet, Boisrobert qui ne connaît pas ce dernier, s'exclame à propos de Casimir:

      "Le prince Casimir ? ce fou qui s'était fait jésuite et que nous avons vu ici, au bois de Vincennes, après qu'on l'eut pris, il y a 20 ans, comme il allait servir les Espagnols, fut enfin élu roi et eut dispense du pape pour épouser sa belle-soeur, sous prétexte que le mariage n'avait pas été consommé par le feu roi, qui avait été, dit-on, toujours malade ?
      Iraient-ils faire roi un niais qui s'est fait moine ?
     
( Rossignol ayant averti Boisrobert que Bartet était le "résident de ce prince", Boisrobert, faisant volte-face, enchaîna aussitôt:)
      "Il est vrai que c'est un bon prince et bien pieux, ce n'est pas peu pour un roi!"
                                                                     
Tallemant des Reaux (Historiettes)

     Encore inconnu, Bartet est déjà craint. La Fronde donnera à Bartet l'occasion d'accroître considérablement cette influence.

          la Fronde

    Pour comprendre le rôle que Bartet joua pendant cette période semi-insurrectionnelle,  où le pouvoir monarchique faillit basculer,  il est nécessaire d'en rappeler le contexte. 
     Richelieu avait poussé l'absolutisme royal à un tel degré que sa mort en 1643, et celle de Louis XIII à quelques mois d'intervalle, furent ressenties comme un soulagement.  Louis, le quatorzième, qui devait succéder à son père n'avait que 5 ans. Sa mère, Anne d'Autriche, fille de Philippe III d'Espagne, fut déclarée régente et confia à Mazarin, que Richelieu avait habilement préparé à cette tâche, la direction du Conseil de Régence. Les premières années, le cardinal bénéficia de cet  "état de grâce" que l'on accorde généralement aux politiques. Mazarin n'était-il pas tout l'opposé de Richelieu ? Le cardinal défunt avait un gant de fer, le nouveau avait un gant de velours: courtois, attentif aux sollicitations, modeste.
   Il fallut déchanter, la main qui se cachait dans le velours était une main de fer qui n'avait rien à envier à la précédente ! Les Mazarinades, ces pamphlets assassins, commencèrent à être placardés sur les murs de Paris, à courir au long des rues, la reine elle-même n'était pas épargnée, n'était-elle pas très attachée à Mazarin, trop attachée même ?(Bien que rien n'ait pu, par la suite, confirmer ces calomnies, n'ayant aucune confiance dans les princes de sang aveuglés par l'ambition, il lui fallait bien trouver un protecteur pour défendre sa propre vie et celle du dauphin!) Une situation économique désastreuse, un nouvel impôt, la Paulette,  et les Parlementaires, menacés de plus en plus dans leurs prérogatives, pensèrent que le moment était venu d'agir: Paris se souleva. Dans la nuit du 26 août 1648, la Cour dut s'enfuir en toute hâte à St.Germain-en-Laye. Mazarin resta ferme et les Parlementaires, apeurés par l'agitation populaire qu'ils avaient eux-mêmes provoquée  mirent fin à leur mouvement (1er avril 1649). Il ne semble pas que Bartet ait joué le moindre rôle dans cette première Fronde, dite "des Parlementaires". La seconde, celle "des Princes", qui contraignit Mazarin à s'exiler par deux fois, fut autrement plus dangereuse pour la Royauté.

          On ne peut citer tous les protagonistes, plaçons les principaux sur l'échiquier de cette période troublée:
   Au centre, Anne d'Autriche, la reine-mère, régente; son fils, Louis, 12 ans (en 1650).  Ils sont bien seuls.
   A leur droite,  Mazarin qui a dû s'exiler à Brühl en Rhénanie, et ses "valets" (les ministres: Servien, aux Finances, Lionne, à la politique étrangère, Le Tellier, à la guerre) sont ... "aux champs".
   A leur gauche, les Princes. En premier, "Monsieur". Monsieur, c'est Gaston d'Orléans, le frère de Louis XIII, l'oncle du jeune roi. un "fauteur de troubles" qui serait insignifiant s'il n'y avait dans son ombre, active, agissante, sa fille : "la Grande Mademoiselle". Au second rang, "Monsieur le Prince", un Bourbon," le Grand Condé" qui avait épousé une nièce de Richelieu. Il défendra la reine-mère, mais déçu de ne pas avoir obtenu le fauteuil de Mazarin, il rejoindra les autres  Princes, encouragé par sa soeur, la duchesse de Longueville, maîtresse de la Rochefoucauld, une "passionnaria"  qui s'emparera de l'hôtel-de-ville de Paris, en fera sa place d'armes,  n'hésitera pas  du haut de la Bastille à faire tirer le canon sur les troupes royales, s'enfuira en Hollande, reviendra soulever le Midi de la France et soutenir un siège dans Bordeaux. Vaincue, trahie dans ses amours romanesques, elle se retirera chez ... les Carmélites, pour "y expier les égarements de son coeur"!
   On ne peut que  citer quelques-uns des autres  acteurs, fort nombreux: La Rochefoucauld, donc, mais aussi le prince de Conti, frère de Condé et de la duchesse, le duc de Bouillon, son frère, Turenne, de Gondi, coadjuteur de son oncle, l'archevêque de Paris, qui pendant toute la durée des troubles, sera, à la Cour, le relais du Parlement. Et des femmes encore, tant il est vrai que la Fronde des Princes aurait pu être celle des Princesses ! La très belle, par les traits et par l'esprit, duchesse de Chevreuse, fille du duc de Montbazon, épouse en premières noces du duc de Luynes qui,  déjà au temps de  Richelieu, dut pour échapper aux griffes du cardinal, s'échapper en traversant la Somme à la nage! La duchesse était à la Cour l'amie intime, la confidente de la reine-mère, malheureusement, elle était aussi devenue la maîtresse de Gondi, le misérable coadjuteur, un agitateur-né, l'un des principaux chefs des Frondeurs! Et sans prétendre être complet, on ne peut passer sous silence une autre confidente et amie de la reine-mère: Anne de Gonzague, dite la Palatine. Destinée au couvent, elle avait séduit l'archevêque de Reims, Henri de Guise, qui l'avait arrachée de son monastère, elle avait épousé par la suite Frédéric V, électeur du Palatinat, d'où son surnom; elle était la belle-soeur du roi de Pologne que nous avons précédemment évoqué; non moins belle, ni moins spirituelle que la précédente, les secrets d'alcôve l'avaient entraînée dans le parti des Princes.

    Et Bartet ?
Dans ce conflit qui s'apparente plus à une partie de poker-menteur que d'échecs, il a, nous le savons, l'oreille du duc de Bourbon, puisqu'il était entré à son service (pendant son séjour au Vatican) et, quand la duchesse fut sur le point d'être arrêtée, il la cacha...dans son grenier ! On sait que, dénoncée, la duchesse fut embastillée et Marie Rioland aussi (9 avril 1650). Nous ignorons la durée de cet emprisonnement mais il dut être de courte durée car Isaac avait deux oreilles: l'une au service du duc, l'autre au service du cardinal ! Ajoutons qu'il avait aussi celle de la Palatine, puisqu'il était le résident, à la Cour, du roi de Pologne et que par Mazarin interposé, il avait la totale confiance de la reine-mère.
     
     Et Mazarin?
Il fera mine de renoncer au Conseil, en réalité il entretiendra la division entre les Princes, attendant patiemment que la situation se pourrisse. Pendant tout le conflit, Isaac va aller et venir de Paris à Brühl (où s'était réfugié Mazarin). Lors de ses passages à la Cour, Isaac entretiendra tous les protagonistes des bonnes intentions du cardinal: ainsi pourra-t-il -sans sourciller - affirmer à Gondi que pour le récompenser de sa loyauté (!!) il lui fera obtenir le chapeau cardinalice. (Il l'obtiendra, d'ailleurs, malgré Mazarin, mais après être allé auparavant (1652) tâter des geôles humides de la Bastille et après avoir renoncé à l'archevêché de Paris!). C'est aussi probablement grâce en partie à Bartet que le duc de Bouillon et son frère abandonnèrent les Frondeurs et s'opposèrent à Condé que Turenne battit à Bléneau, sur la Loire, en avril 1652, et au faubourg St-Antoine, en juillet de la même année, donnant ainsi le coup de grâce à la rebellion.

   Jean-françois Paul de Gondi, devenu cardinal de Retz, écrivit ses Mémoires, et c'est par eux que l'on sait, en grande partie, le rôle joué par Bartet. En voici quelques extraits:

   " Il faut que Bartet parte, le temps presse" (mai 1651)

   " Nous concertâmes, cette nuit et la suivante, tout ce qu'il y avait concernant le voyage de Bartet. La Palatine écrivit, par lui, une grande dépêche en chiffres au Cardinal qui est l'une des plus belles pièces qui se soit, peut-être, jamais faite."

   " (...) tantôt l'on déclamait dans les chambres assemblées contre les Bartets (...) qui allaient et venaient incessamment à Brusle

    " Elle (la Reine) fut un peu rabattue par le retour de Bartet, qui apporta une grande dépêche du cardinal."

    " L'on ne peut imaginer d'autre [utilité] que celle d'ôter à la reine des gens que l'on croit affectionnés au Cardinal. Est-ce un avantage, quand l'on pense que les Fouquets, les Bartets et les Brachets passeront également la moitié des nuits avec elle ?"

     " Vous me disiez, il y a quelque temps, que les hommes ne croient jamais les autres capables de ce qu'ils ne le sont pas eux-mêmes; que cela est vrai. Je [Gondi] n'entendis pas, en ce temps là, ce que cette parole signifiait. Bartet me l'expliqua depuis, parce que la Reine lui avait fait le même discours."

     " Bartet vint à Paris pour gagner M. de Bouillon, Monsieur de Turenne et moi [Gondi] (...) par la rencontre de Madame la Palatine, qui était elle-même notre amie commune, et à laquelle Bartet avait ordre de s'adresser directement. Elle nous assembla chez elle, entre minuit et une heure, et elle nous présenta Bartet qui, après un torrent d'expressions gasconnes, nous dit que la reine, qui était résolue de rappeler M. le cardinal Mazarin, n'avait pas voulu exécuter sa résolution sans pendre nos avis, et cætera (sic) " suit la relation de cette rencontre.

      " Bartet (...) avait aussi eu ordre de la reine de voir Mme de Chevreuse et d'essayer de lui persuader de s'attacher encore plus intimement à elle (...) etc.

Les aller-retour que Bartet faisait entre la reine et Mazarin, entre la Cour et la Rhénanie n'étaient pas de tout repos: la route était longue, il  fallait à Isaac déjouer toutes les embuscades, les traquenards que les sbires des Princes lui tendaient, l'itinéraire emprunté n'était jamais la route droite. Il semblerait que Bartet n'ait jamais été pris en défaut, ce qui confortait à chaque mission la confiance des deux protagonistes, la reine et son ministre. Pour accroître la sécurité, les messages étaient chiffrés, en voici un extrait:
 

Envoyant ce porteur pour apprendre des nouvelles de la santé de leurs Majestés, je vous fais ce mot pour vous prier de dire à Zabaot [la Reine] que nonobstant ce que j'ai écrit à 22 [la Reine], au confident [Bartet] de Gabriel [la Princesse Palatine] et à d'autres, et ce que j'ai fait savoir à Séraphin [la Reine] par d'autres voies, j'ai jugé à propos de lui représenter par votre moyen, ce que 26 [Mazarin] m'a mandé, l'estimant important à son service (...)
mais la Vigne
[Bartet] aura dit ce qui est arrivé et le sensible regret de 46 [la Reine] (...)
Outre ce que je mande à M.le Brun
[Bartet] et à M. le Cher [Bartet], il sera bon que 59 [Châteauneuf] promette à 22 [la Reine] et à zabaot [la Reine] et même à Amiens [la Reine] en présence de Sérafin [la Reine] beaucoup de choses, etc.

Lettres du Cardinal Mazarin à la Reine, Ravenel, éd.Renouard P.1836

     Non seulement les messages étaient chiffrés, mais les protagonistes (Mazarin et la Reine) lui confiaient des messages oraux  que Bartet répétaient scrupuleusement. Ce point est important, car il est évident que Bartet partagea des secrets d'Etat mais aussi des secrets intimes; or, à aucune moment, Bartet ne révéla ce qu'il savait, si bien que les historiens en sont encore à se demander si Anne d'Autriche  et Mazarin étaient amants ou non ! Au-delà de sa faconde, de son parler fort, de ses rodomontades et autres gasconnades, Bartet fut un agent parfait. Sous la façade jobarde se cachait un agent intelligent, rusé et de parfaite confiance. Certes, Mazarin eut d'autres "courriers", mais, de tous, Isaac est celui qui avait la pleine confiance. la preuve en est dans les missions qui lui furent attribuées par la suite. Les compliments et les remerciements, que lui adressera Mazarin à l'heure du trépas, seront amplement mérités.  

     En effet, la fronde vaincue, Mazarin rentra à Paris en février 1653, sous les applaudissements de la foule. Et Issac Bartet, pour ses loyaux services fut nommé:


         1er secrétaire du Cabinet du roi

          Bartet est alors tout puissant. Il déménage et va habiter avec Marie rue Neuve des Bons Enfants. C'est malheureusement l'époque où il perd ses parents. Le 6 mai 1653 , Marguerite sa mère, veuve de sr. François de Bartet bourgeois de Pau et fondée de pouvoir de son fils Isaac, vend à noble Gratian de Turon la maison familiale qu'ils possédaient Grande-Rue à Pau. Marguerite dut s'éteindre à son tour peu de temps après car on  voit Isaac vendre le 29 avril 1654 deux maisons en un seul tenant qu'il déclare tenir en héritage de ses père et mère. Ces maisons, qu'il revend 13 000 livres tournois, devaient être situées à Pau, car il les vend par procuration à Jean de Lostau, conseiller du roi, abbé de Gélos. Dans ces deux actes,  Isaac est qualifié, dans le premier, de secrétaire ordinaire de Sa Majesté, et dans le second, de conseiller ordinaire d'Etat, secrétaire du cabinet du Roi; dans les deux actes, il est résident pour le roi de Pologne en France.

          Mais l'heure de gloire est bientôt arrivée. On sait que la  guerre franco-espagnole durait depuis 1636; exsangue et vaincue à la bataille des Dunes en 1658, l'Espagne fut contrainte de signer le "traité des Pyrénées" (1659) à des conditions très désavantageuses. Parmi les conditions et pour sceller une paix durable, l'infante Marie-Thérèse devait épouser Louis XIV. Et le perfide Mazarin fixait la dot à 500 000 écus d'or, contre laquelle Marie-Thérèse renonçait pour elle et pour ses descendants à toute prétention sur la succession d'Espagne. Evidemment la dot ne put jamais être honorée et la succession devenait libre, mais pour l'heure il fallait procéder au mariage de Louis  et de Marie-Thérèse, âgés l'un et l'autre de 21 ans, mais bel et bien .... cousins germains. 

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 FRANCE                                                               ESPAGNE

        
Henri IV x Marie de Médicis                               Philippe III  x  Marguerite d'Autriche
                    |                                                                       |
           
 Louis XIII ------------- x ------------------Anne                 | 
                               
Elizabeth----------------------x -------Philippe IV
                    |                                                                       |
          
Louis XIV---------------- x -1660--------------------Marie-Thérèse
 
    
                                   
Louis XIII était le père de Louis XIV et l'oncle de Marie-Thérèse
                            Elizabeth, soeur de Louis XIII était la mère de Marie-Thérèse et la tante de Louis XIV 

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         Le traité signé, il fallait obtenir du pape une dispense de consanguinité. Isaac Bartet fut envoyé à Rome puis à Madrid. Il réussira pleinement dans sa mission. Voici, résumée, la relation de cette mission, rapportée dans le "recueil des instructions données aux Ambassadeurs, vol.11":

"Cependant en 1660, ce fut Bartet qui fut désigné pour aller porter au Pape, au nom de Louis XIV, la nouvelle de la Paix des Pyrénées, et demander à Sa Sainteté la dispense nécessaire au mariage du Roi avec Marie-Thérèse. Parti de Nîmes, le 10 janvier 1660, il était de retour de Rome, à Aix, le 26 février, porteur de la dispense. On le dépêcha aussitôt vers Philippe IV. Il quitta la Cour, en ce moment à Nîmes, le 9 mars et arriva à Madrid le mercredi saint 24. Don Luis de Haro (ministre et confident du roi) venait de se retirer à quelques lieues de là, dans une maison de campagne, pour y passer les jours saints de recueillements. prévenu par Lenet, l'agent de Condé, de l'arrivée de Bartet, il abrégea son séjour et rentra à Madrid, le vendredi soir. Le lendemain, le secrétaire du Cabinet eut sa première audience de Philippe V et présenta à sa Majesté Catholique, en même temps que la dispense du Pape, la lettre suivante de Louis XIV :
 

Monsieur, mon frère et oncle,
je ne veux pas laisser partir le sieur Bartet, secrétaire de mon cabinet, qui porte la dispense, sans confirmer à Votre Majesté les assurances de mon amitié. Je la prie aussi de trouver bon que, par le moyen dudit sieur Bartet, je puisse savoir au plutôt, l'état de sa santé et de celle de la personne que je considère désormais comme un autre moi-même, estimant qu'après la bénédiction qu'il a plu à Sa Sainteté de donner à notre mariage, je puis plus librement que par le passé demander de ses nouvelles et lui en faire donner des miennes. Je suis, etc.                                                                      
Marie-Thérèse

Sa Majesté catholique, dans cette audience, témoigna, paraît-il d'une telle joie, qu'elle n'en avait point fait voir de pareilles en aucune occasion. Bartet se présenta ensuite chez la Reine où il vit l'infante, sa soeur Marguerite et le jeune Prince d'Espagne. Le 31, il eut de leurs Majestés son audience de congé. Après avoir fait visite à don Luis de Haro, qui lui remit, au nom du roi, une "enseigne de diamants" de 4000 écus. Il quitta Madrid le 2 avril et le 14, rejoignit la Cour de France à Perpignan, porteur d'une lettre de Philippe IV à Anne d'Autriche dans laquelle le roi disait que le "galan" pouvait maintenant écrire à l'Infante en lui promettant que celle-ci répondrait "dût le rouge lui monter au visage".

      A peine Isaac a-t-il eu le temps de savourer le succès de sa mission que Mazarin lui enjoignit d'accompagner le nouvel ambassadeur de France en Angleterre,(François de Neufville, duc de Villeroi, comte de Soissons) en lui enjoignant une mission secrète. Cette mission est ainsi résumé par le jésuite René Rapin (Tours 1621-Paris 1687) dans ses Mémoires sur l'église, la société, la cour, la ville et le jansénisme:

      " Le roi d'Angleterre ayant été rétabli en ses royaumes (...) le roi de France lui envoya le Comte de Soissons, ambassadeur extraordinaire, pour complimenter ce Prince sur son rétablissement, et le cardinal envoya Bartet, secrétaire du cabinet, en qui il avait pris une entière confiance, pour découvrir, par son savoir-faire, car il était fort habile et avait beaucoup d'esprit, si le roi d'Angleterre serait disposé à écouter les propositions qu'il lui faisait faire pour épouser sa nièce Marie de Mancini
[Rapin se trompe, il s'agissait en réalité de sa soeur, Hortense]. (...) Ce prince déclara qu'il ne pouvait pas écouter les propositions qu'on lui faisait ".

 Au cours de cette mission, du 16 décembre 1660 au 19 février 1661, Bartet rendit compte  à Mazarin par un courrier régulier: 17 de ces lettres nous sont parvenues.

 (cf lettres de Bartet à Mazarin)

     Hélas, l'heure de la disgrâce est proche pour Isaac. Le cardinal est au plus mal, le cardinal se meurt, il reçoit le viatique le 3 mars et dans la nuit du 9, il s'éteignit, vers 2 h. du matin. Privé de son protecteur, Bartet va être l'objet de toutes mesquineries et calomnies. C'est ainsi que le bruit courut que pendant son séjour en Angleterre, il aurait trahi le cardinal en donnant au roi d'Angleterre des consignes contraires. L'accusation la plus grave fut celle de janséniste, ce que rapporte le père René Rapin (nous adoptons la graphie moderne):

   " Le seul Fouquet, qui avait plus d'ambition que les autres, pensant être plus nécessaire par les finances qu'il gouvernait, se perdit par trop de mouvements qu'il se donna en bien des choses pour aspirer à la première place, dont se servit Le Tellier, son ancien et son émule, pour le ruiner. En effet, le surintendant et l'abbé Fouquet son frère, s'étaient mêlés de beaucoup d'affaires sous le ministère du cardinal, qui s'en servait à bien des choses; [?] chercha à inquiéter Bartet, l'envoyé du cardinal au roy d'Angleterre, sous le prétexte de jansénisme, dont il était tout à fait innocent. [Faux,cf.infra] Voici (nous reprenons le récit de Rapin) le détail de cette intrigue.

Cet envoyé, qui avait eu part à la confidence du cardinal pour gagner le roi d'Angleterre par des promesses de grands secours de France, dont il pourrait avoir besoin pour ses affaires en son rétablissement, et pour le disposer à écouter les propositions qu'il avait à
lui faire pour épouser sa nièce, Hortense de Mancini, avait aussi eu ordre de s'informer de ce que faisait le cardinal de Retz à Londres , où le bruit courait en France qu'il était. Bartet n'en ayant pu rien savoir, quelque diligence qu'il fît pour en savoir des nouvelles, avait mandé, dès l'été de l'année passée, qu'il n'en avait pu rien apprendre, en mandant le peu de disposition qu'il avait trouvé en l'esprit du roi, pour le mariage avec la nièce.
Il avait encore eu ordre de faire quelque liaison avec l'abbé d'Aubigny, qu'on prévoyait , par le crédit qu'il avait auprès de ce roi, devoir devenir un grand acteur; en quoi il (Bartet) réussit, cet abbé, qui avait bien de l'esprit, l'ayant fort goûté. Mais la nouvelle de la mort du cardinal étant venue à Londres, cet envoyé en partit aussitôt n'y ayant plus affaire; et il arriva à Paris le 25 de mars , quinze ou seize jours après la mort du cardinal,
qui avait marié sa nièce en mourant au fils du maréchal de la Melleraye. L'abbé d'Aubigny avait offert à Bartet un appartement dans le logis qu'il avait au cloître de Notre-Dame en qualité de chanoine , pour y loger en l'appartement d'en bas; car Bemières, maître des requêtes, logeait en celui d'en haut. Ainsi cet envoyé ayant été rendre compte au Louvre de son ambassade, après avoir vu le roi, la reine et les ministres, l'abbé Fouquet qui se défiait de lui, le fit suivre; ses espions lui rapportèrent qu'en sortant du Louvre il était allé à l'hôtel de Longueville y voir la duchesse, et de là était allé au cloître chez Bernières, chez qui il logea ; de sorte qu'on sut par les mêmes espions qu'il allait souvent du cloître à l'hôtel de Longueville. On fonda des soupçons sur ces démarches , et l'on ne douta point que cet homme, d'un esprit propre à remuer, ne fût chargé de quelque affaire qui regardait le cardinal de Retz ou le jansénisme. Il est vrai que la duchesse de Longueville avait écrit par Tannier, secrétaire de Port-Royal, à Bartet, lorsqu'il était en Angleterre , pour faire en sorte auprès du roi qu'un gentilhomme irlandais catholique, qu'elle connaissait, fût rétabli dans ses biens , dont son cadet s'était rendu maître par usurpation. Le roi, à qui Bartet avait exposé le droit de l'aîné, promit de le rétablir ; l'abbé d'Aubigny le chargea de dire à la duchesse de Longueville ce que le roi avait promis au gentilhomme qu'elle lui avait recommandé ; de quoi Bartet ayant entretenu la duchesse, il vit chez elle Tannier, que l'abbé d'Aubigny lui avait recommandé. Il se fit une espèce de petite liaison de la duchesse et de son secrétaire Tannier avec Bartet. Tout cela, joint au commerce de Bernières, donna lieu à l'abbé Fouquet, qui cherchait à se rendre nécessaire, de rendre suspect aux ministres Bartet comme un homme chargé des intérêts du cardinal de Retz. Ce soupçon fut confirmé par la lettre de l'abbé d'Aubigny à la duchesse de Longueville , pour lui rendre compte du gentilhomme irlandais, qui fut interceptée. Sur quoi Bartet eut ordre de se retirer à Issoudun, Bernières à Orléans et Tannier en Normandie. Ce dernier était d'autant plus dangereux qu'il était plus caché et plus obscur; comme il avait, joint à l'étude de saint Augustin, un grand fonds de théologien , il savait la nouvelle opinion mieux que les autres , et, par la direction des femmes , où il s'était appliqué, il en gagnait plus que les autres et cultivait mieux celles qu'il avait gagnées ; aussi son bannissement affaiblit un peu le parti, où l'on fut un peu étonné de la résolution que le roi venait de prendre d'éloigner ces trois personnes par la seule considération du jansénisme. En quoi il parut plus de vigueur qu'il n'y avait lieu d'en craindre dans un changement de ministère, où tout se fait timidement."

         Bartet, janséniste.

     Rapin s'est-il mépris ? Bartet était-il bien janséniste? Certes, il avait fait plusieurs séjours à Port-Royal et, même, donné une conférence à Notre-Dame, devant la Cour mais à l'époque où Isaac intervient, il est difficile de parler de jansénisme, tel qu'il apparaîtra au grand jour à la fin du siècle et au XVIIIème où il prendra une couleur plus politique. A cette époque (années 1650) il s'agit d'une querelle interne à l'Eglise opposant les partisans de St.Augustin aux Jésuites. Les premiers reprochant aux seconds une morale plus laxiste, basée sur le libre-arbitre, affirmant pour leur part que la liberté humaine n'existe pas: seule compte la grâce divine. L'origine de la querelle vient de la publication, en 1641,  par l'évêque d'Ypres, Cornelius Jansen, d'un ouvrage consacré à St.Augustin, l'Augustinius. Cet ouvrage est favorablement accueilli et se répand dans le clergé principalement chez les dominicains, les oratoriens et les docteurs de la Sorbonne. Richelieu qui voit dans ce mouvement une atteinte à l'absolutisme royal, entraîne à sa suite (pour des raisons plus doctrinale), les Jésuites. Un évêque, Isaac Habert, ancien collaborateur de Richelieu,  démontre que plusieurs propositions sont hérétiques. Le débat s'amplifiant, il est fait appel au pape, Innocent X;   ces propositions sont habilement présentées par Habert, sans référence directe à Jansens. Le pape confirme l'hérésie de 5 d'entre elles,  et les condamne en 1653. Les partisans de Jansens, regroupés principalement à l'abbaye de Port-Royal, se disent avant tout catholiques, ils ne sont pas encore, à proprement parler, jansénistes. A la Bulle du pape, ils  opposent "le droit et le fait". Oui, "de droit", ces 5 propositions sont hérétiques, mais "de fait", elles ne sont pas dans l'Augustinius de Jansen !
       Cette querelle trouvera son écho à la Cour. Dans son Histoire du Jansénisme
(1700, vol.II, p.336) Gabriel Gerberon raconte:

     1657.- Comme la Reine (...) pensant que le Jansénisme qu'on lui faisait croire était une hérésie dangereuse, serait entièrement détruit dès que le Saint-Siège aurait décidé la question de fait, quand elle apprit que la Bulle, où ce fait était défini, avait été présentée au Roi et à l'Assemblée du Clergé, elle en eut tant de joie, que ne la pouvant dissimuler, elle dit le 17 mars à Mr Bartet, en présence de plusieurs autres courtisans, qu'elle eût bien voulu savoir ce que les Jansénistes pourraient opposer à cette Constitution.
   Ce courtisan lui répondit que si sa Majesté voulait donner aux solitaires de Port-Royal la liberté de lui parler et de l'informer de leurs sentiments, ils lui satisferaient sur ce point-là, comme sur tous les autres, dont sa Majesté voudrait être éclaircie.
   La reine le pressa derechef, demandant ce qu'ils pourraient donc dire à cette définition. Alors Mr Bartet répondit qu'ils diraient que, n'étant question que d'un fait, à l'égard du Pape et toute l'Eglise même peut se tromper, on ne saurait en faire un article de foi, et on peut ne le pas croire, et même le nier sans la moindre hérésie. Pour preuve de ce qu'il disait, prenant le livre de prières de la reine, qui était sur une table, il déclara que si le pape s'avisait de définir que ce livre contient des choses qui se peuvent voir, et qu'il n'y pourrait trouver, il supplierait Sa Sainteté de lui permettre de croire que ce que ces yeux ne voient point dans ce livre, ne s'y trouve pas effectivement; et je ne m'estimerais pas obligé de croire ce fait de la parole du Pape.
   Cette parole parut de si bon sens à la Reine qu'elle dit : "Vraiment, ni moi aussi, je ne le croirais pas".

    Une autre anecdote, montre à quel point, Bartet défendait la cause de Port-Royal et, dans cette anecdote, l'honnêté de Pascal. (Mémoires de Pierre Thomas, sr du Fossé (1634-1698) par F.Bouquet,  Rouen, éd.Métairie, 1876, T.1. p.288)
  
    " Je me souviens de ce qu' arriva un jour à Rouen à Mr Bartet, secrétaire du Cabinet. S'étant trouvé en une grande compagnie, où l'on tomba sur cette matière, un de ceux qui étaient présents se mit à dire que
Les Lettres provinciales étaient remplies de fausses citations; et pour preuve de ce qu'il disait, il en marqua une en particulier, que l'on voulut vérifier sur le champ, sans pouvoir effectivement trouver le passage. Sur cela on se mit à triompher et à traiter M.Pascal de calomniateur. Mais Mr Bartet, qui connaissait la bonne foi de ces Messieurs, qu'il avait été visité souvent de la part du cardinal de Mazarin, dit tout d'un coup, devant la compagnie, qu'il gageait mille écus, qu'i était prêt de consigner, que ce passage n'était point cité à faux. On demeura un peu étourdi, quand on vit un des hommes de la Cour, et qui était tout au Cardinal, faire une telle gageure. mais on le fit encore davantage, quelques jours après, quand il présenta une lettre de M.d'Arnauld, à qui il en avait écrit, par laquelle il lui marquait que l'édition qu'on avait citée dans  la Provinciale n'était pas celle qu'on lui avait montrée, mais une autre d'une telle année, oùil trouverait la passage cité, ainsi qu'il se trouve en effet et qu'il fit voir."

   Bartet, en d'autres circonstances, n'hésitera pas à intervenir auprès de Mazarin, en faveur des Religieux et Religieuses de Port-Royal. Ce fut le cas d'Antoine Le Maistre (neveu d'Antoine Arnauld) qui put ainsi "retrouver ce désert où il trouvait de si grands charmes à porter le joug du Seigneur, dans l'éloignement de tous les hommes du siècle".(id.p.289)

    Certes, Mazarin avait tout intérêt à permettre à Bartet la fréquentation de Port-Royal, afin de contrôler que "ces Messieurs" n'avaient point de rapport avec le Cardinal de Retz, mais au-delà de ce climat d' "intrigues", il semble bien que Bartet fur conquis par ces idées nouvelles, qui allaient prendre par la suite une toute autre tournure politique. Les jansénistes étant poursuivis, , Isaac crut bon d'abjurer l' "hérésie" en renouvelant son baptême dans le petit village d' Arbus, ce qui est une preuve d'aveu.

 

Je soubs signé Isaac de Bartet, promets, veux, jure retiens
Et confesse lza vraye foy catholique (hors laquelle personne
ne peut estre sauvé) laquelle sans contrainte je professe
et tiens presentement véritablement et retiendray Et
confesseray tres constamment, moyenant La grace de Dieu
icelle Entiere et inviolable, jusques au dernier souspir
de ma vie, Et fairay tant qu'il me sera possible, tenir
Enseygner Et prescher a mes sujets ou a ceux desquels j'auray charge en mon office Et estat ainsi Dieu me veuille
ayder, Et les saincts evangiles de Dieu En vertu de
qu'oy me suis signe
                                                I Bartet
                                 le 28è mars mil six cens septante

La susdite abjuration a esté prise entre les mains de moy sous signé qui luy ai donne l'absolution de l'heresie par le pouvoir que Monseigneur de Lescar nous a donne au nomme Bartet et a fait sa confession generale par devant Mr d'Abbadie et moy comme cure d'Arbus d'autant que la presente ceremonie [..] seroit faicte dans nostre eglise le mesme jour que la susdite abjuration auroit este ecrite et signée de la main dudit Isaac de bartet

IBartet  desanotis cure d'arbus  Magentie  Ba[...]

 

Notons que ce sont peut-être ses relations jansénistes, qui lui permirent d'acquérir le marquisat de Mézières-en-Brenne, dont les terres  jouxtaient (et même englobaient, l'abbaye de Saint-Cyran).

à suivre
Mézières-en-Brenne