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Moeurs

Les rapports de la Danse et de la Philosophie

 

Ce poème philosophique fut composé par le poète suisse Emmanuel SALCHLI (1749-1820).

Il fut rédigé vers la fin de l'an 1792, après la conquête de la Savoie et l'invasion des Pays-Bas par Dumouriez,
à l'occasion d'un "jeu d'esprit" au cours duquel
"l'auteur fut condamné par des dames qui sortaient d'un bal, à traiter ce sujet en vers
et à leur donner le lendemain une leçon de philosophie"
Il fut publié en 1801 dans un petit recueil introuvable,
Amusements poétiques d'un aveugle,
( Salchli souffrait de cécité depuis 1793).

EPITRE à quelques jeunes Dames

Aristote l'a dit, de la belle Nature
La danse est l'imitation
Voilà pourquoi cet art, ainsi que la Peinture,
La Poésie et la Sculpture,
Et les divins accords d'Orphée & d"Amphion
Raniment souvent la raison
Et même à la Philosophie
Peut servir d'introduction.
Des entrechats, des pas de rigodon,
En élevant le corps élèvent le génie;
La danse, en imitant cette belle harmonie,
Que la Nature offre à nos yeux,
Nous dispose à saisir l'heureuse sympathie
Qui du grand Tout unit les ressorts merveilleux;
C'est par des sons & des tours gracieux,
Que Terpsichore & Polymnie
Expliquent les leçons de la sage Uranie,
Qui souvent se sert de leurs jeux,
Pour enseigner l'Astronomie.
La danse & la musique ont de l'analogie
Avec les mouvements & les accords des Cieux,
Et ce qui forme tous les noeuds
De l'Univers harmonieux
C'est la danse & la mélodie;
Du monde elles sont la beauté,
Et le pouvoir de leur magie
Lui donne ces attraits que jadis la Féerie
Offrait à l'esprit enchanté.

Voilà pourquoi l'antiquité
Inventa la danse sphérique:
C'était un tableau symbolique
Qui retraçait l'affinité
Du monde avec un bal mimique;
Car rien n'est aussi ressemblant
Qua la danse & le firmament;
Et rien n'offre plus la peinture
Des mouvements de la Nature
Qu'un ballet léger & brillant.

Voyez comme dansent les sphères,
Elles forment des ronds charmans,
Et dans leurs tours étincelans
Des contredanses planétaires.
Tout danse dans cet Univers
Le feu, les ondes, la lumière,
Chaque astre dans le haut des airs,
Le vent, la grêle, les éclairs,
Tous les animaux sur la terre,
Tous les poissons au fond des mers,
Tous les oiseaux dans l'atmosphère;
Et même dans le sombre enfer,
Tous les démons & les sorcières,
Voulant soulager leurs misères,
Dansent autour de Lucifer.

Ainsi la Danse nous éclaire
Sur la Nature et ses agens;
En nous ouvrant son sanctuaire,
Seule elle explique le mystère
De ses desseins intelligens.

La Danse enseigne la Morale;
Voyez ces deux rapprochemens,
Ces tours, ces entrelassemens,
Et peignent la chaîne amicale,
Les noeuds de nos êtres pensans,
Et l'union sentimentale
De bons époux toujours amans.

La dans apprend la politique,
Elle retrace les liens
Et les loix de la République,
Et l'union des Citoyens;
C'est une image allégorique
De nos divers Gouvernemens;
Lorsque des danseurs imposans,
Devant lesquels tout s'humilie,
Viennent se mettre aux premiers rangs,
pour être les seuls figurans,
Et qu'ils font quitter la partie
Aux pauvre plébéiens dansans
L'ont croit voir l'Aristocratie,
Souvent tout sautille à la fois,
Tout se divise & se rallie;
Alors c'est la Démocratie
Qui danse sans règle & sans loix,
En se livrant à l'Anarchie.

Les plus fameux législateurs
Ne sont que d'habiles danseurs,
De qui l'exemple & la puissance
Font danser l'Empire en [...]ence.
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Voyez tous ces Réformateurs,
Tous ces Clubistes harangueurs,
Qui prônent tant l'indépendance,
Et causent tant d'effervescence
Dans tout Paris par leurs clameurs :
Chacun voltige, chacun danse,
Et fait danser aussi la France,
A droite, à gauche, obliquement,
En zig-zag, en rond, en tournant.
Souvent jusqu'à la défaillance:
Celui-ci tombe lourdement,
Celui-là, sur un pas glissant,
Long-tems chancelle et se balance
Puis éclairé par la prudence,
S'affermit, en se cramponnant,
A quelque danseur d'importance.

Quelques-uns dans un noble élan,
Ou dans un accès de démence,
Aux bords du Rhin & du Léman
De l'Escaut & de l'Océan,
Invitent l'Europe à la danse:
Ainsi Dumouriez, Kellermann,
Montesquiou, Custine & Valence,
Font danser Genève & Mayence,
Et la Savoye & le Brabant;
Qui déchargés de leurs finances,
Dansent bien plus légèrement,
Que sous le poids de l'opulence,
Qui donnoit à leurs habitans
Un air trop grave, & l'apparence
D'aristocrates trop pesans.

Mais pour éviter la critique,
Finissons ce panégirique,
Et pour en faire un bon sermon
Venons à l'application.

Elle doit être exhortatoire;
Mes Dames, que mon oraison
S'imprimant dans votre mémoire,
Vous engage avant la leçon
Qui doit orner votre raison,
A danser dans mon auditoire;
Alors votre esprit enchanté,
Avec plus de facilité,
Apprendra la philosophie
Et de l'Empire d'Uranie
Connoîtra la sublimité;
Moi-même avec plus de clarté
J'enseignerai l'astronomie;
Et vous voyant souvent danser
Je pourrai mieux me rétracer,
Des astres la douce harmonie;
Avec plus d'art, plus d'énergie,
De tous les mondes ambulans
Je décrirai les mouvemens.
Alors ma voix plus éloquente,
Saura mieux fixer vos regards
Sur la peinture intéressante
Des walz de Venus & de Mars:
Expliquant leur danse admirable,
Leur fuite & leur réunion,
Chaque leçon plus agréable,
Commandant votre attention,
Vous deviendra plus profitable.

D'un effet qu'ignora Newton,
J'ai découvert la cause unique;
C"est que la vive émotion
Que produit la danse mimique,
Fait naître une flamme électrique,
Qui dans l'imagination,
Causant une ardeur platonique,
Comme par un pouvoir magique
Réveille soudain la raison.

Ainsi les sages de la Grèce
Par tous les arts imitateurs
Formaient les esprits et les coeurs,
En menant l'aimable jeunesse
Au but de leurs Législateurs,
Par une route enchanteresse,
Bien différens de nos docteurs
Qui n'inspirent que la tristesse.
Mes conseils ne sont point trompeurs,
Sentez-en toute la justesse;
C'est par la danse et l'allégresse,
Ett des chemins semés de fleurs,
Que l'on parvient à la sagesse.