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Guerre 1939-1945

Tours - Bombardements
 


 

les abris

 

         Nous habitions le haut de la rue Colbert, précisément à l'angle que cette rue fait avec la placette Saint-Julien ; devant nos fenêtres, ce n'était qu'un champ de ruines depuis l'incendie de 1940, et la proximité des ponts désignait notre quartier comme une zone à hauts risques. Notre maison était devenue si branlante, si instable, qu'elle fut rasée à la libération. D'où l'importance que revêtait pour nous la course aux abris. Les maisons possédaient pratiquement toutes une cave et c'était là le refuge des habitants, qui à chaque alerte « dégringolaient » dans les escaliers et se retrouvaient tassés dans des espaces relativement exigus, et, comme le plus souvent les alertes étaient nocturnes, dans des accoutrements légers ou pittoresques. Certaines caves étaient astucieusement aménagées avec des réserves alimentaires et des pioches, pelles et autres barres à mine. Car le grand danger des abris souterrains était l'enfouissement sous les décombres avec l'angoisse d'une rupture des canalisations d'eau et de gaz. C'est ainsi que moururent, écrasés, mon copain Abraham, sa sœur et ses parents dans l'un des bombardements de La Riche. Je me souviens de notre professeur, Pichard, nous annonçant : « votre camarade ne reviendra pas », nous laissant croire qu'il était parti en vacances. Ce dont nous n'étions pas dupes, car dès les premières lueurs du jour et la levée du couvre-feu, les nouvelles couraient dans les rues, de maison à maison, à la vitesse du son !

           Si la « dégringolade » dans les caves était donc le seul moyen de se mettre à l'abri pour la quasi totalité des Tourangeaux, notre mini-quartier faisait exception. Au lieu de descendre et nous enfouir, nous montions ! Et je pense que ce fait est peu connu. En effet, la proximité de l'église Saint-Julien nous offrait la possibilité de « grimper » dans l'escalier de la petite tour romane qui donnait accès à l'étage et aux orgues. Je n'ai plus jamais emprunté cet escalier, mes souvenirs sont donc ceux de mes 12 ans et susceptibles de déformations. Il nous fallait d'abord descendre quelques marches, la nef se trouvant en contrebas par rapport à la placette. L'entrée de la tour, accolée au clocher, se trouvait immédiatement à notre gauche. Les marches étant étroites, n'acceptaient qu'une personne, nous nous trouvions ainsi collés les uns aux autres comme chenilles processionnaires enroulées autour de la colonne centrale.  Nous n'occupions que la première partie, celle qui menait au 1er étage. Je suppose que cet escalier se poursuivait jusqu'au second étage et aux combles, mais je ne l'ai jamais emprunté. Notre père disait que les murs faisaient un mètre d'épaisseur et que nous étions en totale sécurité ; il faudrait, précisait-il que la bombe tombe à la verticale sur le sommet de la tour, ce qui était quasiment improbable. Était-ce cette assurance ou ma jeunesse immature et inconsciente ? Je ne me souviens pas avoir eu peur.

          Et pas davantage cette nuit apocalyptique. Bien au contraire, j'ai le souvenir d'une jubilation extrême. Le spectacle n'était pas visuel, nous étions plongés dans le noir, vaguement éclairés de temps à autre par nos piles wonder. Le spectacle était sonore. A chaque sifflement de bombe, nous entrions instinctivement la tête dans les épaules et nous comptions 1,2 pour situer l'éloignement de l'explosion. Notre père ne grimpait pas dans l'escalier, il restait à la porte avec le curé Billard. Il nous renseignait sur les quartiers touchés et, en vieux poilu de 14 « qui en avait vu d'autres », rassurait certaines femmes craintives : « mais vous n'avez rien à craindre, quand vous entendez le sifflement d'une « torpille » c'est qu'elle n'est pas pour vous ; si l'une d'entre elles vous est destinée, vous ne l'entendrez pas ! ». Chacun tentait de conjurer sa peur comme il pouvait. A chaque explosion, on entendait comme un long murmure ; mon dieu..mon dieu ; la sacristaine Mme P* égrenait son chapelet en patenôtres étouffés. On percevait les reniflements. Ma mère, une maîtresse femme, tentait de meubler les silences par des remarques à voix haute et sur un ton posé : « Et bien, c'est pire que... (une date précise) » ou « les pauvres gens ! Pourvu que.... ». Elle donnait ainsi l'impression que les autres étaient en grand danger et, a contrario, que nous avions la chance d'être en sécurité. Pour ma part, je jubilais. Il se trouve que cette nuit-là du 20 mai, je me trouvais pratiquement au sommet de cette litanie de chenilles proces-sionnaires, c'est-à-dire pratiquement sur le palier du 1er étage. Je bénéficiais d'une « caisse de résonance »; à chaque déflagration je guettais le bris des statues en plâtre qui, en déséquilibre sur leur socle, s'écrasaient dans la nef ! Et, pan sur la Sainte Vierge, et pan sur le saint machin-chose ! Sublime !

          Il y eut pourtant, cette nuit là, un mini-drame. Une jeune femme, probablement une domestique, qui occupait une « chambre de bonne » dans le quartier, avait tardé à gagner notre escalier de fortune ; en traversant la placette, elle avait été projetée par une bombe soufflante sur la grille du presbytère derrière laquelle le sacristain abritait les briquettes de tourbe destinées au calorifère de l'église. Ses vêtements avaient été déchirés et ses jambes étaient en sang. Je ne l'avais pas vue, bien entendu, mais je l'avais compris aux exclamations et aux propos qui montaient d'en bas. Il y avait aussi les indisciplinés qui refusaient de se mettre à l'abri. Mon frère, de 7 ans mon aîné, était de ceux-là. Il occupait lui aussi, sous la soupente, une chambre de bonne et demandait qu'on le laissât dormir ! La réalité était tout autre : il était probablement encore plus anxieux que nous-mêmes, il se levait, s'habillait chaudement, préparait sa bicyclette et se tenait dans le couloir de la maison prêt à « gicler ». Sans attendre le long mugissement annonçant la fin de l'alerte, dès qu'il percevait que la dernière vague d'avions s'éloignait, il fonçait dans le quartier de la gare et s'employait à déblayer les maisons écroulées pour délivrer les emmurés. Il revenait « sale comme un charbonnier » et les mains écorchées ; nous lui pardonnions tout, c'était un héros ! La réalité était plus platonique, il se dirigeait toujours vers le même quartier et nous apprîmes vite qu'il avait une petite amie rue Deslandes, une rue particulièrement exposée. De circonstances aussi dramatiques scellent des sentiments. La petite amie devint ma belle-sœur, elle l'est encore.

                                                                                                                                                 Claude Rioland